Pendant le déjeuner, le convoi nous a rejoints, le mouton a été égorgé et dépecé et nous reprenons tous ensemble notre route. Jusqu’ici nous avons suivi une plaine large et plate comprise entre le Chott El-Fedjedj, prolongation orientale du Chott El-Djerid, et la grande courbe très tendue du Djebel Cherb, dont nous avons exploré à Kriz les dernières collines. A partir d’Aïn Kebiriti le terrain se relève en une sorte de plateau rocheux qui ne disparaît que le long des bords argileux de la Sebkha et que coupent des rigoles ou ravinets garnis d’arbustes et de Graminées des genres Pennisetum et Arthratherum. C’est sur leurs bords que je cueille d’abord un Atractylis à fleurs élégantes, peut-être variété de l’A. proliféra, et plus tard le Lotus hosackioides Coss., espèce nouvelle, d’abord découverte au Maroc et retrouvée par le Dr André à notre localité même. Bientôt nous arrivons au bord d’un immense ravin qui s’enfonce dans la montagne en tournant au pied d’escarpements à pic couronnés par de larges bandes de roc. C’est l’Oued Châba, dont le lit est le chemin que nous devons prendre pour franchir le Cherb, mais l’eau y fait défaut. Il faut pousser plus loin, reprendre le plateau pierreux qui s’est élevé par une pente insensible, et planter notre tente sur une terrasse au-dessus d’un nouveau ravin, l’Oued Zitoun, obstrué par des rochers qui recèlent dans leurs dépressions quelques tonnes d’eau pluviale. De la hauteur qui domine notre campement, la vue est splendide : au nord et vers l’ouest le Cherb, dont la chaîne a atteint depuis longtemps sa plus grande hauteur, présente des masses disloquées dont le sommet est occupé par des couches de calcaires compacts, horizontales ou inclinées ; au sud, la surface encore large du Chott, unie et couverte d’efflorescences salines, commence à environ six kilomètres et s’étend jusqu’à la limite brunâtre et indécise de la presqu’île du Nefzaoua. Sur plusieurs lignes, et surtout en face de l’Oued Châba, cette mince couche blanche de sel a disparu sur les routes du Chott El-Fedjedj, plus nombreuses et moins redoutées que celles du Chott El-Djerid. Le lit de l’Oued Zitoun, au-dessous de la barre des rochers, est rempli d’un sable assez grossier, à peu près aride ; mais les bords sont garnis presque partout de plantes dont un certain nombre offrent de l’intérêt, et parmi elles le Lotus hosackioides.

Lorsque je reviens à la tente, le ciel s’est obscurci et le vent souffle de l’est. Nous nous endormons au bruit des premières gouttes de pluie qui crépitent sur la toile.

Mercredi 11 juin. Il a plu par rafales toute la nuit ; il pleut lentement, mais à peu près constamment, pendant toute la journée. Impossible de tenter l’ascension de la montagne. A deux reprises, j’essaie, en compagnie de mon préparateur, d’explorer les environs, mais, après des efforts héroïques, nous devons battre en retraite, à la hâte, avec le regret de ne pouvoir étudier plus complètement une localité des plus intéressantes.

Voici la liste des espèces que nous y avons récoltées :

Le 12, dès l’aube, nous sortons de nos tentes encore raidies par la pluie qui vient de cesser. Le Chott a perdu son bel éclat argenté : une couche d’eau le recouvre et reflète tristement un ciel livide. Cependant il faut partir. Nous revenons sur nos pas pour prendre le lit de l’Oued Châba, dont nous suivons d’abord les spirales. Nous abordons ensuite des pentes où des veines de gypse solide alternent avec des marnes dans lesquelles les chevaux enfoncent jusqu’aux genoux. Les chameaux avancent encore plus péniblement. Les flancs disloqués de la montagne forment de grandes masses séparées dont la crête rocheuse s’incline vers le sud. Plus avant nous rencontrons des couches tourmentées de gypses noirs et plus loin des parties de la montagne qui ont gardé l’horizontalité primitive de leurs assises. Enfin, devant nous, se dresse une ligne de faite formée par des bandes de calcaire rompues brusquement de notre côté et qui pendent vers le nord, avec une inclinaison de 20 degrés. Nous franchissons par une brèche cette muraille et nous nous arrêtons un instant pour attendre le convoi. Je profite de la halte pour fouiller les anfractuosités où poussent quelques touffes de Moricandia suffruticosa, d’Euphorbia Bivonæ et de beaux pieds de Reseda Alphonsi, plante qui ne manque à aucune des montagnes de la région. La descente, longue mais facile, s’effectue d’abord en suivant une véritable corniche de pierre sur une pente régulière où le Galium petræum croît seul dans les crevasses du rocher ; puis dans le lit de l’Oued Taferma qui descend assez rapidement vers la plaine, coupé par des ressauts quand il rencontre une couche de calcaire dur. Le long de ses bords croissent des buissons de Zizyphus Lotus, de Retama Rætam et de Rhus oxyacanthoides ; sur les roches hantées par les Goundis poussent des échantillons d’une grandeur exceptionnelle de Senecio Decaisnei. Nous établissons notre campement en face d’un ghedir, au-dessus du dernier relèvement rocheux de la montagne dont les tranches supérieures nous fournissent une récolte intéressante de fossiles. Vers le nord, l’Oued Taferma, sorti enfin des défilés, serpente en s’étalant dans les courbes. Son lit est couvert d’une végétation abondante ; au milieu des Jujubiers, des Retem et des Ricins, pullulent l’Ononis angustissima et l’Hedysarum carnosum.

Nous y constatons en outre :

Le 13, nous coupons les méandres de l’Oued Taferma et nous nous dirigeons au nord-est à travers une large plaine au sol craquelé, sans ondulations et sans broussailles. A partir d’un douar près duquel croît le Crozophora verbascifolia, un changement se produit dans la végétation : la belle forme d’Atractylis du Djebel Cherb fait place au type de l’A. prolifera ; l’Atractylis flava, très abondant, succède à l’A. citrina. Je recueille aussi le Centaurea Omphalodes que je n’avais pas encore vu en Tunisie. En atteignant le pied des collines qui ceignent la plaine du côté du nord et dont nous traversons la pointe occidentale, nous rencontrons un terrain pierreux, puis, sur le versant opposé, les sables qui forment le lit de l’Oued Gourbata. Nous marchons autant que possible sur les rives parmi les touffes des Graminées pour éviter les piqûres affolantes de ces imperceptibles moustiques que les Arabes appellent ouech-ouech. Aussi, sans nous préoccuper des gazelles qui fréquentent ces parages, nous précipitons notre allure pour arriver au Bordj Gourbata, composé de deux misérables maisons en terre grisâtre réunies par une cour fermée.

Le reste de l’après-midi est consacré à une promenade au nord-est du Bordj. J’y retrouve l’Oued Gourbata avec de l’eau et sans moustiques, mais ses sables mouvants m’interdisent le passage et je me contente d’explorer un bas-fond de la rive gauche ; au-dessous des Tamarix de la berge s’étend une véritable plate-bande de plantes fleuries : Sisymbrium coronopifolium, Malcolmia Ægyptiaca var., Malva Ægyptia, Astragalus cruciatus, Lotus pusillus, Paronychia longiseta, Ammodaucus leucotrichus, nouveau pour la Tunisie, Microrhynchus nudicaulis, Centaurea Omphalodes, Danthonia Forskalei. L’Hedysarum carnosum abonde surtout, ainsi que le Pennisetum ciliare et les Arthratherum déjà notés. Cette lisière multicolore contraste avec la teinte grisâtre ou glauque de la plaine qui entoure le Bordj et se déroule à l’horizon vers l’est ; des Salsolacées ligneuses vulgaires, le Limoniastrum monopetalum, l’Atriplex Halimus et son congénère l’A. mollis, en composent seuls la maigre végétation frutescente.