Il nous faut pourtant l’aborder le lendemain ; heureusement le sol est criblé de trous de gerbilles ; les gracieux rongeurs qui traversent à chaque instant la route ou stationnent au bord de leur terrier, offrent à nos tireurs des distractions sans cesse renouvelées, et nous font oublier à la fois la monotonie du paysage et la longueur du chemin. Enfin, la plaine se peuple de petites buttes couronnées de Jujubiers et d’Atriplex, et nous ne tardons pas à apercevoir l’oasis de Gafsa qu’annoncent des massifs d’Oliviers au delà desquels les troncs élancés des Dattiers élèvent leur cime élégante. Le chemin se resserre entre deux murs et domine de chaque côté des jardins ou vergers d’une fraîcheur et d’une fertilité merveilleuses. Nous sommes ici à la limite du Dattier dont les régimes y mûrissent mal, mais les arbres fruitiers, même des pays très tempérés, comme les Poiriers, les Pommiers et les Cognassiers, y acquièrent une taille et un développement extraordinaires. J’y constate un grand nombre de superbes Micocouliers (Celtis australis) et je remarque dans un grand jardin une belle culture de Soleils (Helianthus annuus). Nous atteignons bientôt la ville, nous suivons des rues où les pierres antiques constituent des pans entiers de murailles, nous nous arrêtons un instant près du Dar-el-Bey pour admirer le bassin de la grande source thermale tout peuplé de Chromis et, après avoir longé la curieuse façade de la citadelle, nous allons planter nos tentes à l’ouest de la ville, un peu en avant du monticule où s’éleva jadis la cité ancienne de Capsa.
Le désir de prendre du repos et aussi la nécessité de remettre nos équipages en état nous retiennent quelques jours à Gafsa, dont le séjour nous est rendu très agréable par l’aimable accueil de M. le colonel d’Orcet et des officiers qui l’entouraient.
Les environs de Gafsa et l’oasis ayant été explorés avec soin, d’abord par M. Doûmet-Adanson en 1874, et cette année par M. le Dr Robert, ainsi que par mes collègues de la mission botanique MM. Doûmet-Adanson et Bonnet, nous bornâmes nos explorations à la visite d’anciennes carrières souterraines situées aux portes de la ville, où mon compagnon M. Lataste captura quelques chauves-souris, seuls habitants de ces latomies sur lesquelles l’imagination arabe a brodé des légendes merveilleuses.
VIII
De Gafsa à Tebessa, hauts plateaux tunisiens.
Lundi, 20 juin. Les mulets et les hommes du train, attendus depuis deux jours, étaient arrivés la veille. L’oasis de Gafsa menaçait de devenir pour nous une Capoue. Nous partîmes enfin en prenant une route tracée par nos soldats, sous les auspices du général Hervé, et qui coupe la plaine vers le nord. Nous laissons à droite et à gauche de petits massifs isolés dont les couches, inclinées sur tous les flancs, ressemblent à de gigantesques carapaces de tortues, brisées et fossilisées. La végétation est maigre et ne présente que des espèces vulgaires, si ce n’est auprès d’une ruine romaine où commence à apparaître le Sideritis montana, avant-garde de la flore des hauts plateaux. Cependant, les buissons de Zizyphus Lotus deviennent abondants et touffus. De grands vautours fauves nous signalent en s’envolant l’approche du puits où d’ordinaire on fait la grande halte et qu’entourent de belles touffes de Linaria laxiflora. Nous marchons toujours, bien que l’heure soit avancée et la chaleur pesante, espérant rencontrer quelques gros buissons ou quelque arbre qui nous prête son abri ; nous finissons par nous installer au bord de l’Oued Feriana, qu’on appelle plus souvent Oued Sidi-Aïch dans cette partie de son cours, et dont nous avions aperçu de la route les galets blancs et polis. Pendant que le feu s’allume et qu’on étend des couvertures sur les buissons de Retem pour créer un peu d’ombre malgré le soleil perpendiculaire, je fouille dans les détritus déposés le long des berges par les dernières crues et j’y trouve avec joie les coquilles d’une douzaine au moins d’espèces de Mollusques divers dont près de moitié n’ont jamais été rencontrés en Tunisie.
Nous franchissons l’oued et nous nous dirigeons vers une montagne aux roches sombres ; nous ne tardons pas à apercevoir à leur pied des tombeaux antiques à étages, des ruines et les restes d’un camp que nos troupes ont récemment abandonné. A droite, dans un bas-fond, se cache un caravansérail avec un puits, près duquel nous campons. Au-dessus de nous, de la muraille brune formée par les grandes tranches calcaires de la montagne, descend en ligne tortueuse, comme un escalier, un ravin formé d’assises superposées sur lesquelles s’étagent des buissons épineux et courent des Goundis.
Nous y faisons une rapide exploration, mais notre escalade est trop tôt interrompue par la nuit, car cette localité intéressante, malgré son caractère encore saharien, nous offre quelques représentants de la flore des hauts plateaux :
Nous y notons en effet les Paronychia nivea, Centaurea pubescens, Callipeltis Cucullaria, Reseda Duriæana, à côté des Farsetia Ægyptiaca, Dianthus serrulatus var. grandiflorus, Astragalus cruciatus, Polycarpæa fragilis, Eryngium ilicifolium (en énormes touffes), Leyssera capillifolia, Senecio Decaisnei, Linaria laxiflora, Arthratherum ciliatum, Chloris villosa, Eragrostis sporostachya.
Le lendemain, nous reprenons la route officielle de Feriana et remontons le cours de l’oued, le long de collines rocheuses, où nous capturons des rongeurs. Vis-à-vis d’un confluent, quelques Oliviers sont les seuls arbres dignes de ce nom que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Gafsa ; sur l’autre bord, le Retama sphærocarpa, couvert de fleurs jaunes, nous apparaît pour la première fois. Nous coupons ensuite une plaine basse d’alluvions sans grand intérêt. Cependant la chaleur est devenue intense et, pour faire halte, à défaut d’arbres, nous nous réfugions dans l’embouchure d’un oued latéral, dont les hautes berges sont creusées en niches arrondies. En face de nous, le lit de la rivière largement développé, et qui porte le nom local d’Oued Zitouna, présente deux ou trois îlots de végétation luxuriante séparés par des lits arides de sable et de graviers.