30 juin. La course de la veille a un peu fatigué hommes et bêtes, on réclame un jour de repos. Mais, d’autre part, les vivres et l’orge sont presque épuisés et les chameliers qui sont restés à Haïdra s’impatientent. Comme transaction, il est décidé que le départ aura lieu après midi et que l’on ira coucher sur la frontière algérienne. J’en profite pour franchir la rivière et faire une exploration dans la forêt de Pins traversée un peu hâtivement le jour de notre arrivée. J’y récolte plusieurs plantes que je n’avais pas encore rencontrées en Tunisie, et dresse une liste intéressante d’espèces appartenant en Algérie à la région des Hauts-Plateaux et de leurs montagnes :
- Nigella Hispanica L. var. intermedia.
- Matthiola lunata R. Br.[35]
- Helianthemum rubellum Presl.
- H. glaucum Pers. var. croceum.
- Reseda Duriæana J. Gay.
- R. Luteola L.
- Dianthus Siculus Presl.
- Erodium Ciconium Willd.
- Argyrolobium Linnæanum Walp.
- Ononis Columnæ All.
- Hippocrepis scabra DC.
- Cachrys pterochlæna DC.
- Galium verum L.
- Inula montana L.
- Santolina squarrosa Willd.
- Microlonchus Duriæi Spach.
- Centaurea Parlatoris Heldr.
- C. acaulis L. var. Balansæ.
- Carduncellus Atlanticus Coss. et DR.
- Leuzea conifera DC.
- Catananche lutea L.
- Helminthia aculeata DC.
- Linaria scariosa Desf.
- Sideritis montana L.
- Stachys arenaria Vahl.
- Teucrium compactum Boiss.[36]
- T. Pseudo-Chamæpitys L.
- Blitum virgatum L.
- Wangenheimia Lima Mœnch.[37]
Les préparatifs du départ se font rapidement. Nous remontons le cours de la rivière et nous nous engageons ensuite dans une vaste plaine où la route coupe les blés qui commencent à mûrir. Les Ferachich, qui sont des demi-nomades, reviennent pour la moisson ; quelques tentes sont déjà installées ; à chaque instant défilent des chameaux chargés, des groupes de femmes et d’enfants qui poussent des bandes de moutons aux grosses queues lourdes, des cavaliers aux longs fusils qui font caracoler leurs chevaux en passant près de nous. Plus sauvages et plus hérissés, des moissonneurs au tablier de cuir, la faucille sur l’épaule, les pieds poudreux dans leurs sandales de peaux encore saignantes, s’en vont offrir leurs services aux colons de Tebessa qu’ils ghazziaient autrefois.
Parmi les blés hauts et drus, dans la terre noire et profonde, poussent le Ridolfia segetum encore en boutons, le Bou-Nefa ou Driès (Thapsia Garganica), une autre Ombellifère trapue à large ombelle jaune, le Carduus pteracanthus et d’énormes pieds de Cynara Cardunculus que respecte toujours la charrue arabe.
Devant nous coule entre ses berges gazonnées un oued insignifiant : c’est pourtant la limite de l’Algérie. Avant de la franchir, je commande une halte pour faire une dernière herborisation sur le sol tunisien, et sur un petit coin de plateau rocheux, au milieu des plantes de la région déjà vulgaires pour moi, j’ai la chance de cueillir une espèce qui ajoutera un nom au catalogue de sa flore : l’Ononis antiquorum.
Nos gens me rappellent, impatients d’arriver au campement. A trois kilomètres au delà de la frontière, nous dressons nos tentes au sommet d’un coteau à pente douce, dont la base est baignée par un ruisselet limpide encombré de Cresson. Le cheikh, jeune et élégant, arrive suivi de son qaouadji qui porte une cafetière d’argent et nous souhaite en français la bienvenue. Des serviteurs nous offrent une diffa copieuse où le mouton et le piment n’ont point été épargnés. Lorsque nous nous retirons sous la toile, nos gens, bien repus et couchés autour du feu, entament, dans la nuit sereine et silencieuse, une interminable mélopée qui nous procure un doux sommeil.
1er juillet. Nous marchons rapidement et joyeusement à travers un pays accidenté où les champs de blé se mêlent aux forêts de Pins. Un défilé rapide et glissant, où abonde le Calamintha graveolens aux fortes senteurs, nous amène à des rochers d’un grand caractère qui surmontent un coteau obstrué d’énormes blocs éboulés. J’y recueille le Microlonchus Clusii, mais la vue de Tebessa, dont on aperçoit les jardins comme une tache sombre entre la plaine et la montagne, allume notre impatience, et, sans même consacrer un coup d’œil à une grande ruine romaine placée au beau milieu du chemin, nous roulons plutôt que nous ne descendons dans la plaine. Une demi-heure nous suffit pour franchir les quelques kilomètres qui nous séparent de la ville.
Une heure plus tard, hommes du train, cavaliers et sakhars nous faisaient leurs adieux ; nous étions installés à l’hôtel et, après de longues pérégrinations, le terme de notre mission était atteint.