Mouley Hassan arrive à notre rencontre, digne et lent, afin de satisfaire à l’hospitalité, sans toutefois marquer un empressement qu’il ne témoigne à personne. Sa haute stature s’enveloppe d’admirables mousselines, sous lesquelles joue le rose vif du caftan. Sa barbe, aussi blanche que ses lainages, encadre son visage majestueux. Négligemment il manœuvre un chasse-mouches, fait de souples crins réunis en une poignée de cuir.

Il goûte nos compliments avec une complaisance hautaine, célèbre lui-même l’excellence et la fécondité de ce jardin que nul n’égale, tout en affirmant qu’il en possède bien d’autres, plus merveilleux encore.

On accède au pavillon par quelques degrés de mosaïques, raffinement inattendu en ce champêtre décor, aussi bien que le tout petit paysage apprêté devant la salle, et qui borne la vue: un berceau de jasmin jaune protégeant une vasque... L’eau qui monte vers les feuillages, et s’égoutte dans un bassin précieux...

Jet d’eau! Contentement de l’esprit, amusé par ses caprices... Repos des yeux qui ne se lassent pas de sa fraîcheur, après la fatigue ardente et poussiéreuse de la route... Miracle de l’eau, venue de la montagne, pour sourdre en ce marbre poli, et retomber en mille gouttelettes... Symbole de jouissance parfaite, aux brûlants pays de l’Islam.

—Ce pavillon fut construit, dit le Chérif, par le sultan Mouley Abd er Rahman, pour sa favorite, une Circassienne de grande beauté, dont il eut ma mère, Lella Aïcha Mbarka. Ses ancêtres et lui-même recevaient, des ambassadeurs, certaines choses d’Europe qu’il se plut à y réunir. Rien n’y fut changé depuis lors.

Fascinés par le jet d’eau et son décor charmant, nous n’avions pas regardé la salle.

Où sommes-nous?... en quel pays et en quel temps?... A part les sofas, tous ces meubles nous sont familiers. Nous les avons connus chez les très vieilles gens de notre enfance et dans les musées, car ils sont touchants, admirables ou ridicules... Les retrouver ici!... dans une casbah du Maroc, non point comme des objets de curiosité, mais ornant une pièce vivante, où l’on vient rêver, boire du thé, dormir!...

Des horloges Empire s’alignent le long d’un mur; un petit guéridon supporte un service de Saxe dépareillé; un vieux secrétaire enroule symétriquement les veines de ses admirables bois aux tons chauds. Les étagères soutiennent des vases vieillots, des fleurs sous globe; une potiche de Sèvres, laide et bleue; des coupes en argent, ornées de guirlandes.

En face des horloges, deux fauteuils Louis XVI sont adossés à la muraille. Ils attendent... Qui?... des marquis, des ambassadeurs?... Les Marocains n’ont point coutume de s’asseoir, ils préfèrent les sofas où s’accroupir.

Ces pauvres fauteuils, inutiles, servirent peut-être à des mariées, aux jours de leurs noces... Personne, à présent, n’oserait s’y poser, ils ont l’air trop vieux, trop fragiles. Leurs soies, presque décolorées, se fendent en maintes déchirures, leurs ors sont ternis, et leurs bois vermoulus.