Au centre de la salle s’érige, sur une console dorée, le plus beau jouet à musique dont puissent jamais s’égayer les longs ennuis d’une sultane. Mouley Hassan remonte la vieille mécanique. Il en sort une petite ritournelle chevrotante et surannée, une voix amortie qui semble traverser les âges pour parvenir jusqu’à nous. Et l’harmonie en est exquise, touchante et douce comme une aïeule. Elle nous enveloppe de très anciens rêves, de sensations lointaines, imprécises, et qui font mal, tendrement, délicatement...

Tout vit à nouveau sous le globe de verre qui protège un petit paysage d’autrefois: une frégate, gréée à l’ancienne, toutes voiles dehors, se balance au milieu des flots. Elle aborde un paysage exotique, mal connu, quelque part, là-bas, dans «les Iles!...»

Une source de cristal coule, en tournoyant, et tombe d’un rocher au sommet duquel s’épanouit un arbre. A travers les branches, sautillent et volettent des oiseaux de paradis. Ils sifflent, remuent la tête, ouvrent leurs becs effilés, font des grâces, agitent leurs ailes bleues, vertes et mordorées dont le temps n’a point amorti l’éclat métallique.

Devant cet étonnant paysage, ce navire soulevé par les vagues, quels rêves dut faire la sultane recluse, qui ne connaissait que les palais aux grands murs et ce jardin si bien clos?

La boîte à musique finit d’égrener son émouvante chanson, les dernières notes meurent, imperceptibles; la petite voix, un instant réveillée, rentre dans le passé... Mouley Hassan se campe devant la porte, aux côtés de laquelle deux niches semblables sont creusées. L’une est vide, l’autre garnie d’une pendule, en bronze admirablement ciselé, qui porte la marque d’un horloger de Londres, et la date 1793. Mais c’est la place vide que contemple le Chérif, et il rit d’orgueil satisfait.

—J’ai connu, en cet endroit, nous dit-il, une autre pendule, sœur de celle que vous voyez ici. Elles avaient été offertes à Mouley Sliman par un ambassadeur d’Angleterre. Et toutes deux marchaient si exactement ensemble, que leur carillon semblait unique... Mon cousin, ce Sidi M’hammed Lifrani qui fut khalifa du sultan, prétendit avoir des droits sur l’héritage de Lella Aïcha Mbarka. Il revenait à moi seul, et comprenait de grands biens. Le cadi ne manqua point d’en juger selon l’évidence. Alors, tandis que j’étais à Marrakech, Sidi M’hammed fit enlever une des pendules, par vengeance, et il jura que je ne la reverrais jamais. A mon retour, on me dit qu’elle était cassée. Je n’en crus rien, tous mes esclaves furent battus jusqu’à ce que l’un d’eux m’eût raconté la chose...

»A cette époque, Sidi M’hammed était plus puissant que moi. Que pouvais-je faire? Je me tus.

»Or, ajouta le Chérif en riant, mon cousin est mort. Ses biens revinrent à la fille qu’il avait enfantée avec la négresse Marzaka... Tu vas souvent la voir... L’aurais-tu remarquée, cette pendule?

J’affirmai, très sincèrement, qu’il y avait beaucoup d’horloges et de pendules chez mes voisines, mais qu’aucune d’entre elles ne valait celle-ci par la perfection du travail ni l’ancienneté.

—Qu’importe! reprit Mouley Hassan. Je verrai bientôt par moi-même, car, s’il plaît à Dieu, j’épouserai la fille de mon cousin dans quelques mois... Quand tu reviendras dans ce pavillon, tu y trouveras les deux pendules.