Il dit cela nonchalamment, comme une chose toute naturelle et certaine, mais sur laquelle il est bienséant de ne point s’attarder, et, agitant son chasse-mouches avec impatience, il se mit à invectiver contre les esclaves:

—Aicheta!... Mbilika!... ô pécheresses, qu’attendez-vous?... Apportez les rafraîchissements et les pâtisseries!... Je veux, continua-t-il en se tournant vers nous, que vous jugiez cette eau de violettes... En dehors de ma maison, nul ne sait la préparer... Voici des fruits confits dans un sirop de miel à la rose, et des pâtes d’amandes parfumées au safran, à la cannelle, à la menthe. Ma grand’mère en tint la recette d’une esclave turque fort habile... Sans doute n’avez-vous jamais goûté ces gâteaux si délicieux? J’en fais venir spécialement les pistaches par des pèlerins... Ils n’ont pas leurs pareils en délicatesse...

24 juin.

Dès l’aube, le rabbin Tôbi Ben Kiram me fait chercher pour le mariage de sa fille.

Au contraire des nocturnes noces musulmanes, celles des Juifs sont très matinales.

Le Mellah s’éveille dans la fraîche lumière; les étaux de bouchers encore fermés, les rues désertes, lui donnent un air plus avenant. Un vent pur balaye tous ses miasmes.

Des femmes entrent, en même temps que moi, chez la fiancée. Très affairées, elles ont cette allure grave, importante, qu’il convient de prendre en pareil cas. Mais leurs vêtements négligés, des vêtements de tous les jours, m’étonnent. Sans doute ce n’est pas la mode ici de faire toilette pour un mariage, alors que chaque samedi on exhibe des jupes de velours et d’extraordinaires châles bariolés!...

Isthir vient me dire bonjour, et cela me surprend aussi de la voir agir et circuler sans embarras le jour même de ses noces, car je suis habituée à la hiératique impassibilité des mariées musulmanes...

On l’appelle dans une chambre pour l’habiller. Vingt mains s’emparent aussitôt d’elle: les mains grasses, molles et moites de ses parentes; les mains décharnées, aux gestes crochus, des vieilles qui encombrent la pièce. On la tourne, on la retourne, on la peigne, on la farde. Les femmes discutent autour d’elle sur les détails de sa parure; les petites Juives se pressent pour l’apercevoir; elles ouvrent d’immenses yeux attentifs, et, peut-être, songent-elles à l’instant où elles-mêmes seront des mariées!...

Jour suprême! Jour d’orgueil et de joie secrètement attendu par toutes les jeunes filles!