Isthir n’en semble pas goûter le charme sans mélange. Huit mégères, dont les mentons provoquent les nez, s’attaquent à sa chevelure. Chacune tire sur une mèche, et tresse une natte si raide, si serrée, que la peau du front doit en être mieux tendue... La pauvre mariée a un air de martyre; elle ne bouge pas, ne proteste pas, mais de grosses larmes roulent sur ses joues. Les vieilles impitoyables continuent leur travail, tout en chantant avec des voix éteintes, presque sans timbre. Les louanges de l’aroussa prennent, dans leurs gosiers, des accents de funèbre complainte.
Le supplice s’achève enfin! Isthir est embellie d’une sorte de frange, curieusement nattée au ras des sourcils, et de huit petites queues qui se retroussent. On lui passe des lingeries toutes raides et neuves: la chemise, le pantalon, une guimpe, un jupon, de coupe française, avec beaucoup de dentelles, de volants, de rubans roses et bleus très agressifs. La tête d’Isthir surgit, insolite, de ce luxe vulgaire. Mais les dessous galamment européens, disparaissent bientôt dans l’ampleur d’un caftan de brocart blanc à ramages multicolores, et d’une tfina de soie transparente.
Cela devient tout à fait arabe, tandis que le visage de la mariée se judaïse de plus en plus. Des plaques de carmin, rehaussées de points blancs, s’étalent au milieu de ses joues; ses lèvres peintes laissent couler jusqu’au menton des ornements écarlates; ses cheveux sont coiffés d’une petite tiare très disgracieuse d’où tombe un voile en mousseline. Il ne reste plus qu’à poser le fistoul[48].
Une discussion s’engage entre la mère et la tante d’Isthir. L’une tient un fistoul de soie citron liseré d’or, l’autre un fistoul de soie pistache liseré d’argent, et chacune veut imposer son choix. La dispute s’envenime, devient aigre et tout à coup se termine par la victoire du fistoul vert, dont l’aroussa est aussitôt parée. Alors on apporte les bijoux: les colliers de perles, la main d’or préservatrice du mauvais œil, les bracelets, les bagues aux pierreries voyantes, les boucles d’oreilles en émeraudes, que l’on me prie de poser moi-même le long du visage.
La mariée est prête.
Elle trône sur une estrade au-dessus de l’assistance. Elle a pris enfin l’attitude solennelle convenant à une aroussa. Je ne puis plus l’identifier à la fillette qui, ce printemps, me servit le thé avec des allures de petite Française. Cette ridicule poupée, haute en couleur, ces vieilles dont les seins pendent et ballottent dans l’échancrure du boléro d’or fané; ces rondes matrones en robes de cotonnade, me semblent aujourd’hui très étrangères, d’une autre espèce humaine inapparentée à la nôtre...
Pourtant Isthir porte des jupons et des chemises ornés de dentelles. Quand elle partira pour la France, une couturière l’affublera d’un costume tailleur. Mais aujourd’hui, elle revêt les caftans des Musulmanes...
Race étonnamment souple et tenace que la sienne! Si prompte à s’adapter et qui, pourtant, à travers les pays et les siècles, sous toutes les civilisations et tous les costumes, conserve son essence: l’opiniâtre, l’indestructible, l’inaltérable âme juive.
Des violons grincent dans la cour, une fade odeur écœurante s’épand, à mesure que le patio se remplit d’invités. Ils ont gardé leurs lévites habituelles, noires, maculées de taches, et leurs foulards graisseux. Seul, le rabbin Tôbi exhibe une superbe redingote en drap blanc.
Le jeune Haroun traverse la foule au milieu d’une rumeur sympathique et vient se placer devant l’aroussa. Il a renoncé, en ce jour, au veston, aux bottes, au chapeau mou et aux cravates rutilantes, pour revêtir un costume soutaché, gris tourterelle, que recouvre une ample draperie de soie. Au sommet de son crâne bien pommadé, s’élève un étrange petit cube noir, retenu par des courroies... Comique et pénétré, Haroun baisse modestement les yeux, comme un figurant de théâtre.