Les Juives continuent leurs jérémiades:
—Nous n’osons passer, et voici que le moghreb approche!... Ah! Seigneur! Les Aïssaouas nous tueront certainement... ils égorgent et dépècent les Juifs qu’ils rencontrent, c’est leur coutume... Azar Tobi rentra l’autre jour, échappé de leurs mains, avec un visage en sang, et des vêtements tout déchirés!... Qu’allons-nous devenir? Prends nous sous ta garde! Auprès de toi, sans doute, ils n’oseront nous toucher.
Des larmes brillent dans les petits yeux desséchés de la sorcière, elles ruissellent sur les joues roses de sa fille. J’arrive péniblement à me libérer de leurs bras et je traverse Bab Mansour entre les tremblantes Juives.
A l’autre extrémité de la place El Hédim, un groupe d’Aïssaouas se livre aux pieuses contorsions d’usage. Ils sont loin et fort préoccupés de leurs danses, ils ne nous aperçoivent même pas. Les femmes se rassurent et me remercient.
—Rentrez chez vous par les souks, leur dis-je, vous n’avez plus rien à craindre.
Mais, aussitôt le péril écarté, elles ont repris leurs préoccupations mercantiles.
—Non, me répond la vieille, nous n’allons point encore au Mellah, mais du côté de ta demeure, chez le Chérif Mouley Hassan, afin de proposer des tentures pour la chambre nuptiale qu’il prépare.
22 janvier.
Depuis hier, Saïd est malade, de sa maladie habituelle, une effroyable indigestion. Car Saïd, parmi tous ses défauts, ne «rétrécit» pas quant à la gourmandise, mais ses intestins délabrés ne peuvent supporter les choses bizarres dont il est si friand et qu’il parvient à se procurer malgré notre défense: halaoua[69] qu’un marchand déroule d’un bâton, figues de Barbarie, millet agglutiné dans de la mélasse, et, surtout, pois chiches secs et croquants. Les petites amulettes d’argent, que nous avions suspendues à sa mèche d’Aïssaoui, ont disparu mystérieusement. Saïd prétend que des camarades les lui dérobèrent à l’école. Je croirais plutôt que Saïd les a vendues, ou échangées contre des gâteaux.
Mais voici bien des jours qu’il ne lui reste plus rien à monnayer, et je comprends mal comment il put acheter cette provision de beignets et de glands-doux rôtis que je viens de découvrir derrière son lit. A toutes mes questions, il répond par de nouveaux cris scandés de gémissements lamentables: