16 juin.
Au retour de Marrakech, où nous allâmes après les noces de Lella Oum Keltoum, Meknès m’apparaît plus intime, plus familière et plus aimable. Tous les visages nous sont connus et accueillants, toutes les portes nous sont ouvertes.
J’ai hâte de revoir mes amies abandonnées depuis deux mois, d’apprendre les petits événements très importants de leur existence, et surtout de savoir ce qu’il advint de la révoltée entre les mains du vieillard...
—Comment le jugerions-nous, m’a répondu Yasmine. Peut-on se fier aux propos des esclaves, mères du mensonge? Et pour ce qui est de Lella Oum Keltoum, elle ne monte plus jamais à la terrasse, car elle est Chérifa, et son temps de fillette a passé. Aussi n’avons-nous point revu la couleur de son visage, bien qu’elle soit de nouveau notre voisine. Mouley Hassan l’a gardée chez lui pendant les premières semaines, puis il l’a réinstallée dans sa propre demeure et il y passe lui-même presque toutes les nuits... Hier soir, nous avons appris ton retour aux négresses, et certes Lella Oum Keltoum en doit être informée et t’attendre dans l’impatience.
J’avais cueilli, pour la petite épouse, toutes les roses de notre riadh. Cependant je parvins chez elle les mains vides, car chaque enfant, rencontré dans la rue, me priait gentiment de lui donner une fleur, et, lorsque j’atteignis la demeure de nos voisines, je fus sollicitée par une vieille mendiante accroupie dans la poussière. C’était une pauvre femme hideuse et décharnée; des haillons cachaient à peine son corps, laissant apercevoir la peau flétrie, la misère des seins et les jambes osseuses. A mon approche, elle arrêta sa complainte:
—O Lella, me dit-elle, accorde-moi une petite rose!
Cette demande inattendue fut aussitôt exaucée, et la pauvresse, m’ayant couverte de bénédictions, plongea son visage de spectre dans les fleurs dont ses mains étaient pleines.
On n’entre plus chez Lella Oum Keltoum ainsi qu’autrefois. Un portier garde le seuil, soupçonneux et digne sur sa peau de mouton. Il ne laisse pénétrer les gens qu’à bon escient.
Dans l’ombre du vestibule, se cachant derrière les portes, il n’y a plus de curieuses négresses à épier les passants.
Le demeure m’apparut toute différente et cent fois plus belle que je ne pensais, car, aussitôt après les noces, Mouley Hassan mit à la réparer les meilleurs artisans de la ville. En sorte que le palais de Sidi M’hammed Lifrani a retrouvé son ancienne splendeur.