—Soyez les bienvenus chez moi! Soyez les bienvenus! répète-t-il.
Après mille congratulations et politesses, nous le suivons dans le vestibule aux angles brusques. Plusieurs portes, massives, blindées de fer, hérissées de clous, se succèdent avec des airs hostiles. La dernière s’ouvre... Le patio nous apparaît tout à coup, sous la caresse bleue des rayons lunaires, tandis que les salles flamboient, toutes dorées dans l’illumination des cierges de cire qui s’alignent sur les tapis.
Enchantement exquis et mystérieux de cette demeure, auquel on n’est pas préparé. Des reflets miroitent sur les murs revêtus de mosaïques, sur les ors des plafonds ciselés et peints, sur les dalles de marbre, si polies qu’elles semblent mouillées. Ils dansent en étincelles opalines au sommet du jet d’eau. Chaque gouttelette est piquée d’un reflet vert par la lune, et d’un reflet orange par la lumière des flambeaux.
Une foule d’esclaves s’empresse à nous servir. Elles apportent le thé à la menthe et les parfums, avec un luxe princier d’argenterie. D’énormes plats de Fès, aux bleus rares, des coupes de Chine et d’autres en cristal, remplies de gâteaux, de noix, de dattes, sont disposés sur une mida[3] que recouvre une soie émeraude brochée d’or. Et l’on nous verse aussi du lait d’amandes, du sirop de grenades et du café à la cannelle.
Le Chérif, nonchalamment accroupi parmi les coussins, dirige les négresses d’un signe ou d’un clignement d’œil. Elles ne passent devant lui qu’humbles, les bras collés au corps, la tête basse, dans une attitude de respect infini et de crainte. Mais leurs croupes rebondies, ondulant sous le caftan, leurs faces rondes et luisantes, leurs bras vigoureux, attestent la richesse d’une maison où l’abondance règne...
Toutes choses de ce palais, comme en un conte des Mille et Une Nuits, sont d’une incomparable somptuosité. En nulle autre demeure je ne vis une décoration si luxueuse, des tapis si épais, des sofas si moelleux, ni pareille abondance de coussins... L’air est embaumé par les vapeurs légères et précieuses qui s’échappent des brûle-parfums; des esclaves nous aspergent d’eau de rose, avec les mrechs d’argent au col effilé; d’autres, agitant devant nous des mouchoirs de soie, chassent d’invisibles mouches.
Indolent et majestueux, le Chérif jouit de notre admiration, à laquelle nous savons, comme il sied, donner un tour flatteur, mais discret.
—Oui, nous dit-il, cette demeure est agréable... j’en ai bien d’autres à Fès, à Tanger, à Marrakech, cent fois plus belles, où vous serez mes hôtes un jour, s’il plaît à Dieu!...
Son orgueil est immense et magnifique. Il rivalise de faste avec le Sultan, son cousin, qu’il surpasse par la largesse de son hospitalité et l’éclat de son train.
Chacun se souvient encore du brigandage de ses ancêtres toujours en dissidence, et dont Mouley Abder Rahman[4] ne se concilia l’amitié qu’en accordant sa fille, Lella Aïcha Mbarka, au père de notre hôte.