—C’était un homme! nous dit-il, un guerrier valeureux que nul n’a pu vaincre... Nous ne sommes point efféminés comme ces citadins aux cœurs de poules... et nous descendons, par les mâles, plus directement du Prophète que par notre alliance avec les Alaouïine[5]... Je me souviens des séjours que je fis, en mon enfance, dans nos tribus de l’Atlas... Nous partions dès l’aube à la chasse aux fauves, précédés par des centaines de rabatteurs. Il y avait de nombreuses victimes parmi eux, cela compte peu, et nous revenions chargés de trophées importants. Au reste, mes cousins, les Chorfa, qui vivent encore à Ifrane, ne recouvrent pas leurs couches avec des brocarts, mais avec des peaux de lions...
Ses yeux flambent en évoquant de tels souvenirs, sa taille se redresse, sa belle tête à barbe blanche est celle d’un chef, d’un conquérant. Mouley Hassan a raison, un sang plus brûlant court en ses veines qu’en celles des paisibles amis avec lesquels, d’habitude, nous devisons. Il ne parle guère que de lui, de ses aïeux, de ses chevaux, de ses biens et de ses exploits. Mais sa vanité devient superbe d’atteindre de telles proportions en un tel cadre! Il veut éblouir et ne ménage rien à cet effet. Un respect émerveillé l’entoure à cause de ses richesses, des tribus qu’il domine encore dans la montagne et de l’influence extrême qu’il possède sur son impérial cousin.
L’agitation grandit parmi les esclaves, leur nombre se multiplie. A présent le patio est envahi de nègres portant les plats de cuivre coiffés de couvercles coniques. Ils les alignent à l’entrée de la salle, tandis qu’une fillette purifie nos mains sous l’eau tiède et parfumée d’une aiguière. Le Chérif s’accroupit avec nous autour de la table ronde et basse; il rompt lui-même les pains à l’anis dont il distribue abondamment les morceaux.
—Allons! Au nom d’Allah!
Les plats succèdent aux plats, succulents et formidables: ce sont des tagines[6] de mouton aux oignons, aux raisins secs, aux épices variées, et d’autres contenant cinq poulets rôtis, farcis ou à diverses sauces. Quelle basse-cour tout entière a-t-on sacrifiée pour notre dîner de ce soir!...
Notre accoutumance aux mœurs arabes est telle que nous ne nous étonnons plus d’un pareil repas, et savons, très correctement, selon les règles, retirer la viande entre le pouce et l’index de la main droite, ou rouler, d’un petit mouvement saccadé de la paume, les boulettes de couscous, que l’on porte à sa bouche, rondes et luisantes comme des œufs.
Mais l’excellence des mets nous surprend agréablement, habitués que nous sommes à la cuisine moins raffinée des Rbati[7].
—C’est que, nous dit notre hôte, ils n’emploient pas ainsi que nous le beurre et l’huile fine. Ces «marchands» se contentent de l’abondance, leurs gosiers n’ont point la délicatesse des nôtres... Au reste, on ne cuit bien que dans nos maisons du Maghzen et j’ai fait venir de Tétouan plusieurs négresses expertes aux tagines et à la pâtisserie... Vous ne trouverez nulle part au Maroc, pas même à Fès, une cuisine comparable à celle-ci.
La mida se couvre à présent de coupes en cristal contenant d’étranges petites salades qui témoignent d’une imagination culinaire très inventive: oranges assaisonnées de vinaigre et d’eau de rose; persil haché dans une sauce huileuse; patates douces relevées de piments; rondelles de carottes à la fleur d’oranger... Par le Prophète! ce n’est point mauvais et quelques-uns de ces mélanges ont même une succulence inattendue... Ils sont destinés à ranimer, pour la fin du repas, nos appétits défaillants. Car il convient encore de faire honneur à une dizaine de nouveaux poulets, au couscous, et à ce très délectable «turban du Cadi», qui recèle, en une pâte croustillante et mince, des amandes pilées avec du sucre. Et comme aucune boisson n’accompagne un tel festin, le thé à la menthe, dont ensuite on prend trois tasses, est le très bien venu. Mais il s’accompagne de pâtisseries auxquelles, malgré l’insistance de notre hôte, nous ne saurions toucher...
Je laisse Mouley Hassan décrire à mon mari, avec son habituelle emphase, l’étendue de ses domaines et le nombre de ses serviteurs, et, sans prononcer une parole, je me lève pour aller rendre visite à l’invisible «maîtresse des choses».