Une négresse a compris mon désir. Elle me précède à travers le patio. Quatre massifs piliers soutiennent, au premier étage, une galerie rectangulaire précieusement dorée, peinte et sculptée. Quelques femmes chuchotent dans l’ombre, et je les sais, tapies derrière les balustrades en bois tourné, pour épier les hommes qu’elles ne doivent pas approcher...

Mais ce n’est point là-haut que nous allons. L’esclave me fait parcourir des couloirs sinueux et sombres aboutissant à un «riadh[8]» irréel dans l’enchantement azuré de la lune: les orangers, chargés de fruits, forment des masses noires, au-dessus desquelles les bananiers balancent leurs larges feuilles déchiquetées. Quelques roses tardives, étrangement blafardes, surgissent dans la verdure; un jasmin recouvre une allée, d’une tonnelle si parfumée que l’on ne saurait s’attarder à son ombre. Des bassins étroits et profonds, affleurant le sol au milieu des mosaïques, se moirent de larges reflets, et l’on n’entend, dans le recueillement nocturne, que les petits cris étouffés des oiseaux rêvant de l’épervier ou du serpent, et le bruit cristallin d’une fontaine...

Lella Fatima Zohra m’attend, accroupie en une salle étincelant à la lumière des flambeaux. C’est une femme assez âgée, au visage grave et bon, aux gestes sobres, dont on devine, dès l’abord, la haute naissance. Pourtant elle n’a point la morgue de Mouley Hassan, et les esclaves, autour d’elle, perdent leur air de servilité craintive; quelques-unes, même, s’adossent familières aux montants de la porte et mettent leur mot à la conversation.

La Cherifa me reçoit avec une réelle bienveillance, quoiqu’elle ne me connaisse pas encore... Et certes je suis sensible à cet accueil, car je sais les vieilles dames marocaines beaucoup plus farouches aux Nazaréens[9] que leurs époux, et souvent même hostiles.

—Sois la bienvenue chez nous, dit-elle, tu honores notre maison.

—Sur toi, la bénédiction d’Allah. C’est nous qui sommes honorés d’être reçus dans une si noble famille et une si magnifique demeure!

—Nos tapis sont indignes d’être foulés par tes pieds; si je le pouvais, je te porterais sur mes épaules... O le grand jour chez nous, de vous avoir pour hôtes!

—Plus grande encore est notre réjouissance, ô Lella[10]!

—C’est la première fois que tu viens à Meknès? Que t’en semble?

—Je n’ai rien aperçu dans les ténèbres, mais il ne me reste plus quoi que ce soit à admirer, puisque j’ai vu ta maison.