—Je suis réfugiée en toi! O Lella! Seule tu sais raisonner la tête de ma fille. Parle-lui!... Dis-lui de ressaisir son entendement. Elle a promis hier... Je suis réfugiée en toi! reprend-elle, suivant la formule consacrée qui lie.
Il me répugne d’être mêlée à ces intrigues, mais je ne puis décemment refuser de voir Lella Oum Keltoum, surtout après l’invocation de la négresse.
—Qu’elle vienne donc, et laisse-nous seules avec Allah.
Marzaka se lève pesamment. Sa croupe, tendue de brocart, semble un coussin bien gonflé qui se détache du sofa.
Elle traverse la cour en se dandinant et pénètre dans une autre pièce, où elle adjure sa fille de m’écouter, d’être raisonnable.
Lella Oum Keltoum arrive enfin, l’air soucieux, fait clore la lourde porte et, déridée tout à coup, s’assied dans l’ombre auprès de moi. Nous parlons à voix basse, devinant bien qu’on nous épie.
—C’est ma mère qui t’a fait venir? Cette esclave, engendrée d’esclaves... Sache qu’hier elle m’a battue, bien que je sois sa maîtresse. Et c’est pourquoi j’ai dû promettre d’accepter le mariage. Mais, de ma vie, je ne répondrai «Oui» devant les notaires. J’aimerais mieux couper ma langue entre mes dents!... Contre cela, elle ne peut rien, la chienne!... Plus tard, quand je serai la plus forte, et que j’aurai épousé Mouley El Fadil, c’est moi qui la battrai, qui la ferai manger par les rats, s’il plaît à Dieu!...
—Écoute, lui dis-je, ta mère s’est réfugiée en moi, il faut bien que je te parle: tu n’ignores pas que Mouley El Fadil n’osera jamais te demander, et, d’ailleurs, il se réjouit avec des femmes, des prostituées, hachek[37]. C’est par toi-même que je l’appris... Alors, pourquoi refuses-tu Mouley Hassan qui est le plus noble et le plus riche du pays?
La petite s’écarte de moi, soudain méfiante. Puis elle se rapproche en riant, et m’embrasse.
—Ta tête pense une chose, et ta bouche en prononce une autre... Que m’importe le fils de l’oncle? On me le donnerait, je ne le prendrais pas!... Il est misérable auprès de Mouley Hassan. Celui-là seul est digne de moi. Mais je ne l’épouserai jamais. Il me veut et je ne le veux pas... Ma mère, il l’a payée. Moi je ne suis pas comme elle, fille d’un esclave noir, Mouley Hassan ne peut pas m’acheter.