Pourtant Lhaoussine et Hadda n’avaient point quitté Taroudant sans esprit de retour. Dès l’instant où Fatime avait vu sa fille s’éloigner sur sa mule, avec la caravane, pour gagner le port d’embarquement, elle avait vécu dans l’attente résignée de leur future réunion. Vers le Miloud[44] le bateau ramena la troupe des pèlerins qui s’éparpilla dans le pays. Chacun regagnait son village, tout heureux de la vénération nouvelle qu’on lui témoignait. Il en était parti sept de Taroudant, il n’en revint que quatre. Le plus âgé, le hadj[45] Hammou était chargé d’apprendre à la vieille Aïcha que son fils avait succombé dans Médina la Sainte, et à Fatime, que ses enfants s’étaient installés à la Mecque pour y vivre et y mourir pieusement, à l’ombre de la grande mosquée.
[44] Anniversaire de la naissance du Prophète.
[45] Titre donné aux musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque.
Les deux femmes poussèrent de longs cris tragiques et se déchirèrent le visage à coups d’ongles.
— Allah est grand ! — dit le hadj Hammou à la vieille Aïcha ; et il fit honte à Fatime de se lamenter ainsi d’une séparation bénie du Seigneur, et qui était pour sa fille un gage de félicité.
Fatime l’écoutait, hébétée. Elle comprenait une seule chose, c’est qu’elle ne verrait plus jamais sa petite Hadda, son unique joyau, et qu’il lui faudrait mourir loin d’elle, seule et misérable. Elle se demandait aussi comment elle vivrait à présent, car Hadda était une fileuse habile, et l’argent n’avait point manqué tant qu’elle était restée chez sa mère.
La dure réalité ne permit point à Fatime de s’endormir en son chagrin. Elle était forte et jeune encore, ayant à peine dépassé quarante ans ; elle trouva vite à se louer chez un cultivateur qui l’employait toute la journée aux plus rudes besognes, et lui donnait en échange une maigre pitance.
Pourtant lorsque Fatime, pliée en deux pour moissonner, modulait une vieille complainte berbère, sa voix rauque se brisait parfois en un sanglot, au souvenir de l’absente ; et son cœur était tellement rétréci de tristesse qu’elle ne voulait plus aller aux noces, et fuyait, farouche, la société des mères heureuses. Elle n’avait de goût que pour la vieille Aïcha dont le fils était mort durant le même voyage, et avec laquelle, sans cesse, elle ressassait la commune douleur.
Une seule chose soutenait encore la pauvre Fatime, un espoir fou, sans fondement : celui de voir rentrer ses enfants avec le prochain pèlerinage. Lorsque revint l’époque du Miloud elle partit à pied pour Mogador. En cours de route elle rencontra une caravane qui la recueillit pour aider au soin des bêtes, et elle fit ainsi, à dos de mule, une partie du trajet. Néanmoins elle arriva trop tard pour assister au débarquement. Les pèlerins avaient déjà quitté la ville, mais l’un d’eux, attardé, lui affirma que ses enfants n’en faisaient point partie.
Fatime erra tout le jour dans le port, suppliant les marins de la prendre sur leurs vaisseaux pour faire les gros ouvrages, et de l’emmener à la Mecque. Mais ils la repoussaient, impatientés, la croyant folle. Seul un vieux débardeur eut pitié de sa peine.