— Ma fille, — lui dit-il, — on ne peut aller sur ces bateaux sans payer, et je vois bien que tu n’as pas d’argent. Du reste je sais qu’ils ne partent pas pour notre sainte ville, mais pour des pays roumis où tu n’as que faire. Retourne dans ta demeure, il n’est pas bon qu’une femme voyage seule. Le Seigneur te tiendra compte de ton intention.
Alors Fatime lui confia son chagrin et lui fit part d’une étrange et soudaine résolution :
— Puisqu’il en est ainsi, j’irai sur mes jambes à travers le pays, et, s’il plaît à Dieu, je rejoindrai ma fille.
— S’il plaît à Dieu !
— Dis-moi quel chemin dois-je suivre ?
— Il faut te diriger de ce côté, — dit le vieillard en montrant le nord, — ne t’écarte pas du rivage. Que ton voyage soit béni !
Et Fatime partit, suivant ce conseil. Depuis deux ans, elle remonte la côte, de port en port. Lorsqu’elle a gagné quelque argent par ses travaux, elle s’engage dans une caravane qui l’emmène plus loin, à dos de chameau, de mule, ou simplement à pied. Elle a séjourné ainsi à Saffi, à Mazagan et à Casablanca, cette étrange et terrible ville pleine de roumis et de voitures mécaniques qui l’affolaient.
A présent elle est arrivée à Rabat où l’on gagne beaucoup d’argent au service des Nazaréens[46], et où les maisons surgissent du sol comme les iris au printemps. C’est une compatriote, retrouvée par hasard, qui l’a engagée à travailler chez nous. D’abord Fatime ne voulait pas, pleine de frayeur et de honte. Puis l’exemple de Sfïa, la négresse, et l’appât de gain l’ont décidée… Elle s’est rassurée peu à peu et a compris que les roumis ne sont pas méchants. Souvent elle me parle de Hadda, « sa petite fleur, son pigeon, son jeune faon », à qui elle avait donné « tout ce qu’il y a de blanc dans son cœur ».
[46] Nom donné aux chrétiens.
— O ! Allah ! je suis si lasse de ne savoir rien d’elle !