Et les larmes coulent sur son visage ravagé…

— Si tu veux, Fatime, — lui proposai-je, — ton maître écrira une lettre à Lhaoussine. Tu dois avoir son adresse là-bas.

— Que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! Qu’il te donne un enfant pour réjouir ton existence !

Mais lorsqu’il fallut dicter sa lettre, Fatime eut de la peine à réunir ses idées. On parvint cependant à rédiger un message contenant ce qu’elle désirait :

« A sa seigneurie, l’élevé, le pieux pèlerin Lhaoussine Mtouggi. Que Dieu le fortifie à jamais !

Amen !

« Après le salut, sache que je ne suis pas consolée de votre absence, et que tous les jours je pleure en pensant à ma fille Hadda. Je suis partie depuis beaucoup de mois et voici déjà trois fêtes du Mouloud que j’ai célébrées en dehors de ma demeure. Sache que je suis partie dans le but de me rendre à la Mecque et j’y arriverai s’il plaît à Dieu ! bien que je n’aie pas d’argent pour le bateau.

« Écris-moi à l’adresse que je te donne, car je resterai encore quelques mois dans cette maison, s’il plaît à Dieu ! Sur toi et sur ma fille Hadda, — qu’Allah vous protège et vous sauve ! — le salut complet de celle qui se confie en son Dieu.

« Fatime Moha. »

Dès que la lettre fut partie, Fatime me demanda chaque matin si nous avions reçu des nouvelles. Mais des semaines et des mois passèrent et la réponse n’arriva point. Fatime attendait toujours sans se lasser, alors que nous avions compris depuis longtemps qu’il n’y avait plus d’espoir… Et comme notre ami, Si Ahmed Es Slaoui, s’embarquait avec un nouveau pèlerinage, nous le chargeâmes secrètement de rechercher à la Mecque Si Lhaoussine Mtouggi et son épouse Hadda.

Fatime accumulait sans relâche, dans une vieille sacoche en cuir, les pesetas hassani[47] qui lui permettraient de continuer son voyage. Le sac était presque rempli lorsque revint le pèlerin Ahmed. Il nous conta ses étapes et ses émerveillements : Tunis la Verte, où il avait bu le café à l’ombre de la mosquée Halfaouine ; le Caire, plein de lettrés et d’étudiants ; Damas, aux souks innombrables. Mais il garda le silence sur Médine et la Mecque, dont il ne voulait pas décrire les merveilles sacrées à des Nazaréens. Pourtant il nous dit :

[47] Monnaie marocaine.

— Je me suis informé là-bas de Si Lhaoussine Mtouggi, et j’ai su qu’il était mort, ainsi que son épouse, durant la grande épidémie de peste qui fit tant de victimes. Qu’Allah leur donne la miséricorde !…

Quelques jours plus tard, Fatime nous faisait ses adieux :