Khdija était née sous une coupole dorée, ses yeux n’avaient connu que les merveilles créées par l’art et la richesse. Elle n’imaginait pas que les boiseries pussent ne point être ciselées et décorées avec une patience infinie, où que des murs ne soient pas en dentelle de stuc. Elle ne sortait jamais de chez son père, et ne montait même plus à la terrasse depuis quelques mois, mais le palais du pacha était un monde suffisant à ses investigations : chaque corps de bâtiment se reliait aux autres par des escaliers sombres, et des couloirs mystérieux. Les patios étaient ornés de colonnes et de galeries ; quelques-uns formaient des jardins bien clos, aux allées de mosaïques entre les daturas, les bananiers, les jasmins, et les orangers. Du menzah où les artistes aux pures traditions andalouses avaient déployé leurs suprêmes talents, on dominait toute la ville, et on apercevait aussi la mer, l’embouchure de l’oued sillonnée de barcasses, et la kasbah des Oudayas qui s’avance, altière et dorée, au milieu des flots toujours agités. Mais Khdija montait rarement dans cette salle haute, réservée au pacha et à ses amis. Elle se tenait avec les femmes, dans les pièces du rez-de-chaussée, et passait ses journées à broder, à boire du thé et à se parer.
Le pacha Ali avait quatre épouses, et d’innombrables concubines. Khdija s’enorgueillissait d’être fille de Lella Zohra, la première femme et la plus considérée à cause de sa très noble origine. Elle traitait avec dédain ses sœurs, aux teints plus ou moins bronzés, selon la couleur maternelle. En les voyant, parées comme des idoles, quitter, pour celle de l’époux, la demeure du pacha, Khdija songeait avec joie à la splendeur plus merveilleuse encore qui accompagnerait ses noces prochaines, car elle était nubile depuis peu. Et elle se pavanait, fière des lourds bijoux hérités des Chorfa, qui appesantissaient sa coiffure.
Le pacha Ali avait une prodigalité magnifique. Il n’était pas aimé, mais admiré et respecté à cause de son faste. Sa puissance s’étendait chaque jour davantage ; les chefs des tribus voisines venaient lui apporter des présents comme à un sultan. On disait que son palais recélait des trésors immenses, accumulés par ses ancêtres et par lui. Leur renommée était telle que Moulay Abd El Aziz s’en émut et en conçut de l’envie.
Une nuit qu’elle dormait paisiblement, Khdija fut éveillée en sursaut par de violents coups de heurtoir frappés à la porte. Puis elle entendit les voix effrayées des esclaves, alternant avec celles des visiteurs insolites, et enfin, celle du pacha, furieuse et grondante, mais moins assurée qu’à l’habitude. Une grande rumeur envahit la maison, des gémissements se mêlèrent bientôt au bruit des pas, des imprécations, des luttes, des crosses de fusil tapant sur le marbre… Khdija tremblait comme le serviteur d’Allah au jour du dernier jugement, et n’osait quitter sa chambre pour apercevoir la vérité. Une négresse en pleurs se réfugia près d’elle, et lui apprit que les soldats du sultan pillaient la demeure ; quelques minutes plus tard, sa porte fut ébranlée… Khdija s’enfuit par un escalier sombre conduisant à la cuisine, et s’alla cacher au fond d’un réduit. Elle y passa la nuit. Les moghaznis ne s’aperçurent pas de son absence, parmi les cent cinquante femmes qu’ils emmenèrent en prison. Seule, une vieille Juive fut épargnée, car elle ne faisait point partie de la maison du pacha, et n’y séjournait que par périodes, pour des travaux de couture. Elle découvrit la retraite de Khdija.
— Oh ! Rebka…, sauve-moi ! — implora la jeune fille. — Que sont devenus mes parents ?
— Mes yeux ont vu le pacha Ali et Lella Zohra chargés de chaînes.
— Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux, emmène-moi ! Délivre-moi de ce péril !
— La maison est pleine de soldats…
— Femme, mon père te récompensera…
— Celui qui entre en prison ne sait quand il sera délivré, — répliqua la vieille. Pourtant, elle ajouta aussitôt :