Khdija pleura pendant plusieurs jours, malgré les prévenances dont elle était l’objet. La cuisine israélite l’écœurait, la laideur et la pauvreté environnantes offensaient ses yeux. L’ignoble saleté du logis, les parfums d’égout qui s’en dégageaient, l’humidité suintant aux murailles, la crasse de plusieurs générations dont elles étaient enduites, l’accablaient de dégoût. Les matelas et les individus grouillaient de vermine… Elle sentait plus lourdement sa déchéance chez ces Juifs méprisés, à qui elle devait le salut.

En vérité, elle eût voulu mourir de chagrin. Mais la mort ne vient pas chez qui l’appelle…

Et Khdija vivait des jours de plus en plus mornes et désespérés.

Les Juifs lui rapportaient les rumeurs de la ville : le pacha et ses épouses avaient été mis aux fers et torturés. On voulait en vain leur faire divulguer la cachette des trésors. Trois des femmes étaient mortes dans les tourments. Lella Zohra, plus robuste, avait résisté. Les prisons de la ville regorgeaient des parents, des enfants, des serviteurs et des amis du pacha Ali. Ses esclaves avaient été vendues, ses biens distribués aux favoris du moment, son palais saccagé par les envoyés du Sultan.

Dans la fiévreuse recherche des trésors, on enlevait les poutres, les marbres, on fouillait les parterres, on détruisait les précieuses boiseries, on arrachait les mosaïques… Et l’on ne trouvait toujours rien.

A mesure que passait le temps, le prestige du pacha s’évanouissait ; sa délivrance devenant improbable, les Juifs commençaient à regretter le sauvetage de Khdija. Elle leur était une lourde charge, une bouche inutile à nourrir. Certes, on le lui faisait sentir ! Les enfants la frappaient et l’injuriaient, les vieillards maudissaient sa religion. Khdija l’orgueilleuse devait accomplir les besognes les plus viles, pour gagner quelques restes abjects qu’on lui abandonnait en maugréant. Aucune humiliation ne lui fut épargnée. Il lui fallut servir, en esclave, ses hôtes exécrés. Et ils se vengeaient, lâchement, avec joie, sur une descendante du Prophète, de la honte et de l’asservissement où les Musulmans les tiennent depuis des siècles… S’ils ne la jetaient pas dehors, comme une chienne, c’était uniquement dans la crainte que le secours apporté par eux étant connu, ne leur attirât une punition.

Khdija languissait au Mellah depuis quelques mois, lorsqu’un jour, la vieille Rebka lui présenta une femme avec qui elle avait eu de nombreux conciliabules. Fatima Bent Brahim tenait, dans les bas quartiers de Salé, une maison de courtisanes. Elle engagea la jeune fille à venir y habiter, en lui dépeignant sous les couleurs les plus douces l’existence qu’elle y mènerait. Khdija n’eut aucun mouvement de révolte. Elle était minée par le malheur, accablée par sa destinée. Elle désirait surtout quitter ses hôtes répugnants. Elle accepta l’unique moyen qui s’en offrait. « C’était écrit »… « Mektoub ! »

Elle ne fut plus bientôt qu’une fille publique, dont les soldats et les mariniers s’amusaient. On avait changé son nom, mais sa véritable identité perça peu à peu ; sa déchéance fut connue de tous… Chacun voulut approcher la fille du pacha Ali, et la clientèle de Fatima Bent Brahim s’augmenta des plus riches Slaouiin, de tous les débauchés, jeunes et vieux de la ville. Mais cette curiosité fut vite satisfaite. Khdija continua son métier… Lorsque les Français s’établirent dans le pays, elle fut très recherchée par les zouaves et les marsouins.

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