Mon amie Lella Zohra m’avait invitée à passer quelques jours chez elle. Je regarde, toujours avec le même émerveillement, la cour somptueuse qui s’ouvre devant ma chambre. Le soleil du soir dore les arcades festonnées, et colore de mille reflets le sommet du jet d’eau qui fuse, très svelte, vers le ciel.
Ce jet d’eau me fatigue…, il est d’une insolence bruyante. Nuit et jour, il s’élance et crache avec une rage que rien n’apaise. L’eau retombe dans la vasque de marbre au milieu d’un éclaboussement irisé, puis rebondit dans le bassin toujours mouvant. Il semble qu’on entende des murmures, des bruits de pas et de voix parmi le fracas des eaux.
Ce jet d’eau prend une importance démesurée dans le silence.
A cette heure, le palais du pacha paraît désert. Les esclaves sont toutes montées aux terrasses. Lella Zohra seule reste au rez-de-chaussée, comme il convient à une Slaouia de bonne famille. Elle vient s’accroupir près de moi et nous causons… Pour la centième fois, elle me raconte l’événement formidable de son existence, dont son esprit est toujours hanté : la nuit tragique, la prison, la torture… Et elle me montre les cicatrices de ses poignets, où les fers ont tracé des sillons livides et profonds.
— Trois ans, j’ai pleuré dans un cachot, enchaînée par les mains, les pieds et le cou ! Pendant douze jours, je fus suspendue, debout, sans pouvoir m’accroupir. Ma sœur était en face de moi. Je l’ai vue mourir de ses souffrances, peu à peu, et son cadavre est resté là une semaine !… Mon corps sera dans la terre depuis longtemps qu’il frémira encore des tourments supportés !… Ce sont les Français qui m’ont délivrée. O ma fille, je ne l’oublierai pas… Que la bénédiction d’Allah soit sur eux !… S’ils n’étaient pas venus, je n’aurais jamais revu la couleur du soleil…
Pourtant, Lella Zohra n’inspire pas la pitié. Elle est grasse et blanche, et son visage aux larges joues garde l’expression naïvement béate de sa jeunesse.
Le pacha traverse la cour et me salue. L’épreuve a plus lourdement pesé sur lui que sur son épouse. Sa figure émaciée est celle d’un vieillard ; ses épaules se voûtent ; ses mains tremblent ; sa voix, jadis dominatrice, hésite, fêlée, à bout de souffle. En vain lui a-t-on restitué sa famille et ses biens, en vain a-t-il retrouvé ses trésors si bien cachés, il ne cesse de regretter le prestige enfui, les moghaznis accroupis à son seuil, les chefs de tribus venant implorer sa protection, les Slaouiin courbés très bas sur son passage. Un autre pacha règne sur le pays…
— Allah est grand et m’avait désigné pour cette épreuve, — murmure-t-il. Mais le cœur est loin des lèvres…
— O ! ma fille, nous ne voulons pas affliger ton esprit par nos tourments, — reprend Lella Zohra. — Va rejoindre ces femmes qui rient là-haut.
Malgré mes protestations, elle me pousse amicalement vers l’escalier. La terrasse du palais domine celles de la ville qui s’étagent alentour, orangées par les derniers rayons. Quelques-unes, plus basses, sont déjà noyées dans l’ombre bleue, tandis que le minaret de la grande mosquée se détache tout en or sur l’Océan. L’oued Bou-Regreg, aux courbes molles, sinue entre les collines et sépare les deux rivales, Rabat et Salé, qui « ne se réconcilieront que le jour où la mer deviendra douce et sucrée ».