Les esclaves s’ébattent, insensibles aux beautés de l’heure, mais joyeuses de rencontrer des voisines et de bavarder avec elles. Khdija est accroupie au bord de la terrasse et fume une cigarette. Elle me tend la main en disant avec un indescriptible accent cocasse :
— Bonjour, mon bibi, ça va bien ?
C’est tout ce qui lui est resté de ses… relations avec les Français : quelques phrases et cette habitude de fumer sans cesse, dont elle ne saurait se passer. Elle est rentrée bien sagement au logis, pour n’en plus sortir jamais, comme il sied à une jeune fille de son rang. Mais on ne peut l’empêcher de monter aux terrasses avec les esclaves, quand arrive le moghreb. Khdija se sent un peu prisonnière ; elle s’ennuie dans le palais du pacha, et peut-être regrette-t-elle vaguement les années d’épreuve, avec leurs brutales émotions…
Ses sens, éveillés chez Fatima Bent Brahim, l’asservissent et l’affolent. Elle a parfois de véritables crises, et ses parents ferment les yeux sur les intrigues qu’elle parvient à nouer avec des voisins.
Khdija est, comme eux, une victime de la tourmente…
Elle ne se mariera pas. Nul ne voudrait épouser une fille que tous les hommes du pays ont connue. Elle songe avec rage à ses sœurs, nées d’esclaves, qui sont riches et considérées dans les maisons de leurs époux, alors qu’elle, Khdija, la fille de Lella Zohra, la descendante du Prophète, aura cette honte, si rare pour une Musulmane, de rester célibataire.
Cette pensée durcit son regard, et contracte sa bouche. C’est cela seul dont elle souffre, et non des souvenirs du passé.
Mais Khdija chasse l’inopportun souci avec la fumée de sa cigarette, ses yeux reprennent leur tranquille et bestiale expression.
A quoi bon se révolter ?
— C’était écrit !