Mektoub !

V
LE MARIAGE DE RITA

Rita se sentit très joyeuse le jour où elle devint nubile, car ses noces ne pouvaient plus tarder. Elle y songeait souvent avec un tressaillement d’envie, sans oser l’avouer à personne. Même, lorsque ses jeunes sœurs ou d’autres femmes la taquinaient en y faisant allusion, elle se sauvait « pleine de honte » et leur criait toute fâchée :

— Taisez-vous, filles de péché, que vos langues soient nouées !… S’il plaît à Dieu, ce malheur me sera épargné… S’il plaît à Dieu, je ne connaîtrai point le mariage !…

Mais elle se plaisait à ces propos, malgré son apparente colère, — Allah pénètre le fond des cœurs, — car ils lui rappelaient l’échéance prochaine et désirée.

Rita n’était pas malheureuse au logis paternel, bien que les soins et l’affection d’une mère lui eussent manqué depuis l’enfance. Saadia, la seconde femme de Si Abd Er Rahman, le zaouak[51], témoignait à ses propres rejetons une préférence bien légitime. Pourtant, elle vivait en bonne intelligence avec les deux filles de l’épouse répudiée : Zohra, mariée depuis plusieurs années au menuisier Ali, dont la demeure était voisine, et Rita, beaucoup plus jeune, qu’elle avait presque élevée.

[51] Peintre décorateur.

Une impasse tortueuse et sombre conduisait chez Si Abd Er Rahman, et les hautes murailles d’une maison voisine, habitée par un Chérif, projetaient leur ombre sur l’étroit patio toujours empli d’odeurs ménagères. Quelques plantes s’étiolaient vainement en des amphores cassées, un canari s’égosillait sur ses barreaux de jonc, et le peintre avait décoré lui-même les portes des trois chambres, sans parvenir à égayer son logis. Mais les habitantes n’en souffraient pas, attachées au cadre familier de leurs travaux, de leurs plaisirs, de leurs disputes et de leurs peines. Elles se glorifiaient de n’en sortir jamais, telles les femmes des grandes familles, que les nuits où, furtives et voilées, elles se rendaient au hammam.

Une vieille négresse boiteuse les aidait au ménage ; Si Abd Er Rahman avait acheté Mabrouka pour la somme de vingt douros, en raison de son âge et de ses difformités. Et il louait Allah de cette acquisition, qui relevait l’éclat de sa maison aux yeux des gens, et rendait d’incontestables services.

Car Mabrouka, en dépit de ses tares, était solide, travailleuse, et pleine d’expérience. Elle possédait mille secrets pour guérir les maux dont le serviteur[52] est affligé ; ranimer l’amour des maris inconstants ; rendre les femmes fécondes ou les frapper de stérilité, et enfin pour confectionner d’excellentes pâtisseries. En outre, nul ne pouvait rivaliser avec elle quant à la langue ; aucune riposte ne la prenait au dépourvu, et elle savait toujours toutes les histoires de la ville, qu’elle racontait dans leurs détails les plus scabreux, à l’hilarité complaisante des femmes, tandis que les jeunes filles affectaient une grande pudeur… Mabrouka était vraiment la joie du logis ; les heures passaient en d’interminables conversations auxquelles Zohra, la fille aînée du zaouak, escaladant les terrasses qui séparaient sa demeure de la maison paternelle, venait chaque jour prendre part.