— Grâce à Dieu…

— La bénédiction d’Allah en ta maison…

Tout en échangeant les formules d’usage et en se débarrassant de leurs haïks, les deux femmes jetaient des coups d’œil furtifs vers Rita. Et subitement, celle-ci comprit… D’un bond, elle s’enfuit, ayant peine à contenir le tumulte joyeux de son cœur… Le coffret où d’étranges fleurs commençaient à s’épanouir fut disloqué dans sa chute, une écuelle pleine de couleurs se renversa sur un œuf qu’elle brisa, et des ruisseaux jaunes et bleus maculèrent le tapis de Rabat aux bords élimés.

— Quel scorpion t’a piquée ? — demanda Saadia d’un air fâché…

— O ma fille, ma colombe, nos vieux visages te font donc peur ? — roucoulèrent les visiteuses.

— Reviens, chérie, reviens, ô Lella, fille de mon maître, — implorait l’esclave d’un ton moqueur.

Mais les supplications et les remontrances furent vaines ; Rita s’était verrouillée dans la chambre voisine, et ne consentit même pas à faire entendre sa voix tant que dura la visite.

— Pardonne-lui, ô ma mère — dit Saadia d’une voix ingénue. — Les jeunes filles sont fantasques, elles en oublient leurs devoirs de politesse. Mais, ô Allah ! je ne rétrécirai pas avec Rita…

— Ma fille, n’en fais rien… Je t’en conjure par Sidi Ahmed !… Nous serions désolées de faire pleurer ses jolis yeux. Nous savons que les vierges sont plus promptes à se troubler que la surface d’un oued.

Mille congratulations furent échangées, et Saadia, en reconduisant ses visiteuses, s’excusait encore pour l’attitude de sa belle-fille, tout en se réjouissant de l’avoir trouvée si fine et bien élevée en la circonstance.