Ces propos distrayaient Rita et lui mettaient au cœur d’agréables espoirs ; cependant elle restait muette, toute pénétrée de honte. Une sorte de torpeur l’envahissait peu à peu, causée par les parfums, les émotions, la fatigue et la chaleur ; toutes les pensées s’embrouillaient en sa tête, ses larmes coulaient sans cesse, et les invités tiraient d’heureux augures de son chagrin, car il convient qu’une fille aimante et pudique manifeste une extrême douleur au moment de ses noces.
Le jour nuptial se leva enfin ; l’agitation grandissait dans la maison, les femmes qui, depuis le début de la semaine, avaient savamment gradué le luxe de leurs parures, arborèrent les caftans de cérémonie et s’accroupirent tout autour du patio, plus éblouissantes que des sultanes. Elles avaient le sentiment de leur splendeur et ne faisaient pas un mouvement, les yeux fixes, les mains posées à plat sur leurs genoux. Les brocarts tissés d’or ou de ramages multicolores se cassaient autour d’elles en plis raides et luisants, les sebenia étaient couronnées de turbans, de bandeaux brodés de sequins, et parfois de plumes légères couleur pois chiche, ou cœur de rose… D’énormes anneaux d’oreille, des colliers de perles fausses, et d’autres, dont les pendeloques s’ornaient de verroteries, essayaient de singer les parures des riches citadines… Certaines femmes cependant portaient des émeraudes et des rubis véritables, reliques d’une opulence familiale disparue, mais leurs bijoux avaient alors des formes désuètes, passées de mode…
Des fards rehaussaient l’éclat des visages, et les plus noires s’illuminaient si violemment de carmin que leur peau évoquait la rougeur des cuirs Filali… Malgré leur apparente impassibilité, elles s’épiaient les unes les autres, glissant entre leurs cils baissés une sournoise prunelle critique. Et elles évaluaient en elles-mêmes la parure des autres invitées… Quelques réflexions s’échangeaient à voix basse :
— O ma sœur, as-tu vu le caftan neuf de Zohra ? Il est en brocart à deux réaux la coudée.
— Par Mouley Idriss ! ce ne peut être à elle ; son mari gagne à peine de quoi la nourrir. On le lui a certainement prêté.
— Je ne savais pas que Lella Khaddouje eût des bracelets d’or… Ils pèsent bien vingt mitqual.
— Certes Sidi Mohamed n’a pas rétréci avec son épouse ! Il ne regarde pas au poids quand c’est du cuivre doré…
Et les propos perfides voltigeaient sans bruit à travers l’assistance, tandis que l’on attendait la mariée.
La neggafa parut enfin, portant sur son dos un volumineux paquet d’étoffes et de voiles, qu’elle déposa au milieu des coussins de la mertba. Puis, elle écarta le haïk de soie à rayures abricot et couleur d’yeux chrétiens, sous lequel Rita se sentait défaillir. Elle avait un caftan de brocart émeraude à ramages d’or, d’innombrables bijoux prêtés par des amies complaisantes, et ses cheveux, épars sur les épaules, se couronnaient d’une sfifa rehaussée de pierreries et de perles. Mais on n’apercevait pas son visage, voilé par une mousseline. Tout autour d’elle, les fillettes, debout, portaient de gros cierges en cire dont les flammes, agitées par le vent du soir, jetaient un éclat fumeux.
La neggafa tressait les cheveux de Rita qu’elle mêlait de soie verte et blanche, en y attachant mille amulettes contre le mauvais œil. Quand elle se mit à natter le côté gauche, les musiciennes, qui jusqu’alors faisaient rage, se turent subitement, et la neggafa, d’une voix chantante, psalmodia les stances du départ :