Si Taleb essaya timidement de défendre Rita, mais, le soir même, il se souvint du conseil paternel et se dirigea vers le quartier où s’était réjoui son célibat… Une courtisane, arrivée de Fez, l’attira chez elle… Aïcha était lascive et belle, toute parfumée d’essences violentes, elle connaissait les hommes et le secret de les affoler. Si Taleb comprit, entre ses bras, qu’il pourrait très facilement renoncer à sa femme…

Une semaine plus tard, il ramena Rita au logis paternel, sans donner aucune raison à cette visite hors d’usage. Et comme il tardait à venir la reprendre, le zaouak s’en émut. L’explication ne manqua pas de s’envenimer. Si Abd Er Rahman reprochait à son gendre le tort qu’il faisait à la famille, en répudiant ainsi Rita sans raison, après trois mois de mariage ; mais, surtout, il s’irritait pour une question de haïk neuf, que Si Taleb se refusait à rendre… Après avoir discuté et crié à s’en érailler le gosier, les deux hommes allèrent chez le cadi qui prononça la répudiation.

L’affaire du haïk restait toujours pendante ; durant des mois, elle occasionna d’incessantes disputes ; elle avait pris toute l’importance en l’événement, et les femmes la commentaient, sans se lasser, avec la plus vive indignation… Toutefois Rita regrettait secrètement les plaisirs voluptueux que Si Taleb lui avait révélés, et dont la privation lui était sensible…

Un jour, Mabrouka, toute jubilante, vint apporter une nouvelle qui réjouissait le quartier et alimentait d’interminables commérages : au cours d’une querelle plus violente que les autres avec sa jeune coépouse, Lella Fathma avait été précipitée dans le puits… Grâce à Dieu, on l’en avait retirée à temps, mais Si Hamou, excédé par les disputes et les doléances, venait, répudiant les deux femmes, de faire maison vide. Et il allait lui aussi, avec Si Taleb, se consoler à Sidi Nojjar.

Rita songeait complaisamment à cette aventure, tout en maniant ses pinceaux en poils d’âne, qu’elle avait repris. D’invraisemblables guirlandes s’enroulaient autour du coffret ébauché, les canaris s’étourdissaient de roulades en leurs cages de jonc, et les femmes, réunies et babillardes, buvaient, comme jadis, le thé à la menthe plus sucré qu’un sirop. Les choses sont écrites, Allah connaît notre lot pour demain. Confions-nous en sa mansuétude.

Depuis quelque temps, la mère du chérif voisin témoigne à Rita beaucoup d’affection, lorsqu’elle la rencontre au crépuscule sur la terrasse… La petite répudiée escompte déjà en sa tête les prochaines noces dont elle sera l’héroïne, s’il plaît à Dieu… Et elle bénit le Seigneur de lui avoir ménagé ce renouveau de plaisir et d’orgueil…

VI
UN HAREM BIEN GARDÉ

Ayant maintes fois vérifié l’excellence du dicton : « Il faut moins de temps à un homme et à une femme pour commettre le péché qu’à une esclave pour cuire un œuf », le tajer[62] Mansour savait profiter des expériences de sa jeunesse.

[62] Marchand.

Certes, il gardait un souvenir délicieux de ses folles aventures : des harems où il avait pénétré sous un déguisement féminin, des rendez-vous furtivement obtenus au sortir d’un hammam, de la complicité coûteuse, mais sûre, des servantes et des Juives qui portent leur pacotille de maison en maison… Il n’en était que mieux armé pour défendre son propre bien.