Nulle revendeuse, nulle messagère, n’avait le droit de franchir sa porte, au seuil de laquelle se relayaient nuit et jour deux gardiens incorruptibles et hargneux.

Un hammam, étincelant de marbres et de mosaïques, avec ses chambres de chauffe et ses fontaines, fut installé dans sa propre maison. Et les épouses ou les favorites perdaient, en entrant chez lui, toute occasion de communiquer avec le monde extérieur d’où s’infiltrent les tentations.

Pourtant le tajer Mansour n’était pas un tyran, il aimait ses femmes, il les voulait heureuses et belles, et leur ayant retiré le plaisir de recevoir les humbles visiteuses qui vendent des étoffes et colportent les nouvelles, il ne leur ménageait pas les présents, et leur laissait la suprême jouissance de monter sur les terrasses lorsque le soleil déclinant dore les vieux murs et incendie les minarets.

La maison du tajer Mansour, imposante et riche, dominait tout le quartier, en sorte que ses habitantes pouvaient, de très haut, bavarder avec les voisines sans qu’aucune escalade leur permît de se rejoindre.

Une seule demeure restait accessible, celle du chérif Mouley Saïd, et, par une faveur d’Allah, — qu’Il soit exalté ! — c’était justement un vieillard pieux et méfiant qui usait des mêmes restrictions que le tajer Mansour. Si bien que les eunuques du chérif et les portiers du marchand défendaient avec une commune vigilance la vertu des chérifat et celle des riches bourgeoises dont ils avaient la garde.

Les noces de Rahma s’achevaient à peine, que déjà cette nouvelle, charmante, et très jeune épouse du tajer s’était rendu compte de toutes ces choses, sans avoir levé les yeux ni prononcé la moindre parole, ainsi qu’il sied à la pudeur d’une vierge récemment mariée.

La maison de son père n’était pas à ce point surveillée ; et Rahma regrettait les allées et venues perpétuelles des esclaves et des revendeuses, les incursions chez les voisines à l’heure du moghreb et les nuits sans lune où l’on se rend au hammam, bien enveloppée dans un haïk dont la fente laisse passer une prunelle curieuse… Par Sidi Abdelkader ! cela ne l’avait pas empêchée d’arriver à sa treizième année aussi pure que l’eau de Lalla Chafia et d’apporter à son mari les fleurs écarlates dont les pétales avaient jonché leur couche nuptiale.

Rahma n’était que la troisième épouse de Si Mansour ; une négresse et une femme blanche partageant avec elle cet honneur. Mais la noire Setra, pas plus que Lella Mina, toujours pâle et maladive, ne semblaient exercer un grand empire sur le marchand.

Lorsque Si Mansour avait atteint l’âge où les jeunes garçons, troublés par le printemps, jouent du gumbri au bord des oueds, son père, — qu’Allah l’ait en Sa Clémence, — lui donna Setra dont l’expérience amoureuse initia sa timidité. Plus tard, par acte passé devant le Cadi, il éleva l’esclave au rang d’épouse légitime, bien qu’il n’en eût pas eu d’enfant.

Lella Mina, la languissante, fille d’un notaire dont l’alliance honorait le marchand, mit au monde six rejetons, plus malingres qu’elle-même et qui moururent. C’est alors que le soin d’assurer sa postérité incita Si Mansour à placer en son jardin une petite plante fraîche et vigoureuse ; sur le point de s’épanouir.