Il possédait, en outre, plusieurs jeunes négresses, prêtes à satisfaire les caprices du maître. Mais le tajer n’avait aucune exigence. Il entendait jouir chez lui d’une vie douce et reposante, réparatrice des fatigues de sa jeunesse. Même, il devait convenir, devant Allah, que ses capacités amoureuses n’étaient pas tout à fait suffisantes pour les trois épouses auxquelles seul il était appelé à dispenser la joie… et cette angoissante constatation augmentait les craintes du marchand et l’incitait à redoubler de ruses et de surveillance pour défendre son harem contre les entreprises des jeunes hommes libertins.
Après la semaine des noces où il témoigna, comme il convient, un amour plein d’ardeur à la jeune arousa, il reprit l’habituelle quiétude de son existence. Il entrait chaque soir, selon leur tour, dans la chambre de ses femmes, mais ne se dérangeait guère de sa couche pour les aller rejoindre en celle où l’aube ne doit pas surprendre les maris. Rahma comprit très vite qu’avec un tel époux, elle ne goûterait que rarement aux plaisirs merveilleux en l’attente desquels palpitent les vierges…
Mais le tajer Mansour, louange à Dieu ! était un homme d’une générosité magnifique ; il ne se passait pas de semaine où il ne distribuât à son harem les plus estimables présents. Il se félicitait de savoir si bien, et sans peine, grâce à l’entendement qu’Allah lui avait dispensé, satisfaire ainsi les exigences de toutes ses femmes.
On n’entendait jamais une dispute ni une plainte en sa demeure, bien qu’il hébergeât aussi une sœur répudiée, Lella Saadia, et leur mère, la vieille Lella Fatime, femme d’expérience et de raison. Une entente parfaite unissait les esclaves et leurs maîtresses.
Rahma n’avait point été sans remarquer avec quelle sérénité, exempte de toute jalousie, ses coépouses assistèrent aux noces, la parant même de leurs propres mains, au lieu d’imiter celles qui, en pareille circonstance, se retirent chez leurs parents, ou tout au moins en leur chambre, pour cacher une douleur faite d’humiliation et de rage.
La vie s’écoulait, très douce, dans la maison de Si Mansour. Chaque matin, il distribuait lui-même, à toutes les femmes, leur part de sucre et de thé, sans « rétrécir » avec aucune. Puis il remettait les clés du coffre enfermant les précieuses denrées, à « la maîtresse des choses », la vieille Lella Fatime, sa mère, en la sagesse de laquelle il se fiait. Un serviteur invisible, qui ne pénétrait jamais dans la maison, allait au souk faire les achats. Il prenait les ordres de Lella Fatime. Elle seule avait le droit de lui parler ; tapie au fond du vestibule sombre, derrière la porte soigneusement close. El Bachir l’entr’ouvrait à peine un moment pour tendre la couffa aux provisions, ou recevoir l’argent que lui passait une main décharnée.
Les repas étaient plantureux et occupaient une partie du jour. Si Mansour ne ménageait ni l’huile, ni le couscous, ni la viande, et la négresse Ammbeur qu’il avait fait venir, à grands frais, de Tétouan, savait confectionner des tajin et des pâtisseries dont on rendait bruyamment grâce à Dieu, pendant des heures.
Les femmes aimaient à se réunir sous les arcades de la cour, aux scintillantes mosaïques, en face de la fontaine dont les eaux procurent une agréable fraîcheur. Elles s’allongeaient, indolentes, sur les sofas disposés par les esclaves tandis que celles-ci filaient la laine en chantant, accroupies à une distance respectueuse de leurs maîtresses. La coquette Setra arborait des caftans aux teintes vives. Elle passait sa vie à se tracer, au milieu du front, les arqous minutieux et fins comme des broderies ; à noircir ses lèvres et ses gencives avec le souak qui rehausse la blancheur des dents, et à enluminer de rouge la peau sombre de son visage.
Lella Mina, toujours languissante, poussait des soupirs et des exclamations ; elle se plaignait des maux dont elle était affligée et auxquels chacune, par politesse, affectait de prendre part. Ce qui ne l’empêchait nullement de faire honneur aux repas ni de s’égayer dans les secrètes orgies du vendredi, tandis que le marchand accomplissait à la mosquée ses dévotions.
Ce jour-là, les femmes prenaient de la gouza, qui trouble délicieusement la tête, du hachich, dont les effets sont érotiques, et parfois même de ce vin des pays chrétiens à la mousse légère et grisante. Les largesses de Lella Fatime, la très sage, savaient décider l’esclave El Bachir à dissimuler drogues et bouteilles au fond de la couffa pleine de légumes.