Que l’existence semble suave à celle dont la coupe s’emplit d’une boisson capiteuse ! Son parfum suffit à troubler les sens, le cœur s’inonde aussitôt de joie, et le chagrin s’évanouit. « C’est ce qu’il y a de plus pur et cependant ce n’est point de l’eau, ce qu’il y a de plus léger et cependant l’air ne la compose point. C’est une lumière que le feu engendre, c’est une âme qui n’a pas de corps.[63] »

[63] Du poète Omar ben Fared.

Une joie voluptueuse enchante tous les visages, les prunelles sont noyées de larmes, des gestes imprécis dérangent la belle ordonnance des caftans et celle des turbans de gaze. Setra presse contre son sein la petite esclave Yasmin ; Lella Mina se renverse en riant d’un rire nerveux et sans fin entre les bras de sa belle-sœur Saadia. Les négresses chantent à tue-tête : Lella Fatime somnole, et Rahma, doucement ivre, étendue parmi les coussins, contemple avec béatitude le patio qui se transforme et s’agrandit, les arcades multipliées dont les colonnes oscillent, et le ciel d’azur subitement agité d’un fantastique vol de tous les oiseaux…

Et lorsque, à son retour, le marchand s’étonne de l’air étrange et joyeux d’une épouse, celle-ci répond avec une émotion très réelle :

— Ah ! seigneur ! puis-je approcher de ta chère personne sans être troublée !…

Mais Si Mansour n’insiste pas et, subitement, il songe qu’un ami l’attend à Bab Berdaïne…

Souvent aussi les femmes s’invitaient en leurs chambres à prendre le thé. Elles se faisaient alors mille politesses, comme à des visiteuses étrangères et la « maîtresse des choses » ne manquait d’aucune largesse envers ses hôtes. Elle sortait des coffres ses coussins les mieux brodés, les mrech d’argent, au col long et mince, pour s’asperger d’eau de rose ou de fleur d’oranger, et elle ne ménageait pas, dans les brûle-parfums, l’odorant aoud el Qomari dont les effluves noyaient la pièce d’une brume bleuâtre et embaumée.

Accroupies et parées, elles buvaient à petites gorgées le thé à la menthe qui évoque les vertes arsas et les plaisirs interdits, et elles racontaient d’insignifiantes histoires mille fois ressassées. Lorsque la réception prenait fin, chacune se retirait en cérémonie, tout en rendant grâce à Dieu et à celle qui les avait si bien traitées. Seule la préférée, l’amie favorite, s’attardait en la chambre tiède et bien close…

Lella Mina avait un tendre penchant pour sa belle-sœur Saadia dont elle ne savait se passer. Setra entourait de soins jaloux et passionnés sa petite esclave Yasmin, à la peau blanche et aux candides yeux clairs. Chaque servante avait son inséparable, et il n’était point jusqu’à la vénérable Lella Fatime qui ne portât un intérêt particulier à Messaouda, la négresse, qu’elle gorgeait de sucre et de thé.

Au crépuscule, lorsque les rayons roses quittent, à regret, les tuiles vertes au-dessus du patio, les femmes montaient en hâte à la terrasse. Elles avaient soin de varier leurs parures, afin que les voisines pussent s’en apercevoir, et les envier… Penchées au bord des murs, elles tenaient de longues conversations avec celles des maisons environnantes qui leur apprenaient les nouvelles. Elles correspondaient aussi, par signes, avec les femmes des terrasses éloignées, qu’elles n’avaient jamais vues de plus près, mais dont elles savaient les noms et toutes les histoires, grâce à ce langage astucieux que les Marocaines apprennent dès l’enfance.