— Qui le sait ?… mon Maître… au Paradis, s’il plaît à Dieu ! Mais si je suis méchante, si je jure le nom d’Allah, si je mens, si je casse les assiettes, si je dis : « Ne me bats pas ! » quand je l’ai mérité, ou si je pleure quand on me fouette, j’irai dans la géhenne avec les « chitanes ».
Malgré cette terrible perspective, les yeux de Zoh’rah pétillent de malice et de gaieté. Je doute fort que la crainte de l’enfer préserve ma vaisselle.
… Mes voisines m’appellent. Elles montent à leur terrasse à l’insu des maris, car elles sont de petite bourgeoisie, et il ne sied pas qu’elles imitent les femmes du peuple en toutes leurs libertés. Elles se font une gloriole de ne jamais sortir à pied, et seulement en voitures closes, aux grandes occasions, comme des dames.
Mais la curiosité l’emporte sur le soin de leur dignité, et elles se penchent volontiers aux treillis protecteurs des moucharabiés pour épier la rue, ou grimpent aux terrasses dont l’attrait est si tentant, le soir, lorsque les hommes sont absents.
Je les trouve toutes quatre, Mah’bouha, Cherifa, Fatma et Manoubia la fiancée, en grand conciliabule avec les femmes des patios environnants, colporteuses de nouvelles. Elles se réjouissent des noces prochaines de Manoubia, et celle-ci exulte sous l’air de pudeur qu’il convient d’affecter.
Pourtant elle ignore tout de sa future existence, et c’est à peine si elle a entr’aperçu derrière ses volets la silhouette de Si Ahmed, lorsqu’il passait dans la rue. Mais il y a la joie des toilettes, des pantalons de satin, des boléros et des vestes brodées qu’on prépare, des bijoux d’or et des fêtes nuptiales. Et aussi les voluptés amoureuses dont les femmes arabes parlent très volontiers.
Elle est petite, boulotte et pas jolie. Ses vingt ans n’ont épargné ni son teint qui se fane, ni son cou qui s’empâte, ni ses dents qui se gâtent. Et j’imagine la surprise de Si Ahmed, au jour des noces, lorsque pour la première fois il la dévoilera…
D’autres voisines les rejoignent encore, ainsi que Chedlïa ma servante et ses sœurs Douja et Fatma, installées chez moi en visite de quelques jours. La plupart de ces femmes, précocement envahies par la graisse, ont cette pâleur spéciale des citadines trop recluses. Pourtant il leur arrive de sortir dans le quartier, deux par deux, bien emmitouflées dans leur « soufsari » de laine blanche, et le visage soigneusement couvert de cet affreux masque en crêpe noir des Tunisiennes. Elles vont au souk faire les provisions, au hammam parfois, et surtout de maison en maison, chez les parentes, amies et connaissances, pour apprendre et raconter toutes les nouvelles.
… Des yous-yous et des chants arrivent de la rue. C’est un trousseau de fiancée que l’on transporte chez l’époux, à dos de mules, et toutes les femmes aussitôt s’avancent curieuses et furtives au bord de la terrasse, en se voilant par précaution d’un pan de fouta ou d’une tacrita défaite. Elles examinent et discutent en connaisseuses les coussins brodés, les matelas, les flacons d’eau de rose et de fleur d’oranger serrés dans une corbeille, et les armoires à glace de la future épouse.
— C’est bien, et va-t’en avec le salut !