— Le Chérif te remercie et te salue. Il te prie de l’excuser auprès des lettrés de l’impossibilité où il se trouve d’aller les rejoindre. Car notre maîtresse ayant fait fermer toutes les portes de cette maison, et les clés étant en sa possession, il ne saurait aujourd’hui, pas plus que moi, en sortir. C’est pourquoi il te demande de lui pardonner s’il ne peut non plus te recevoir, et il vous souhaite à tous, pleine de contentement et de félicité, cette journée qu’il eût aimé passer avec vous. Et le salut !

Le notaire s’en fut en songeant à l’étrange aventure du Chérif prisonnier.

Et il remerciait le Rétributeur de n’avoir fait de lui qu’un simple mortel, et de lui avoir donné une femme comme les autres, que l’on enferme soi-même et que l’on fustige à son gré, selon le droit naturel des maris.

IX
LES DOUBLES NOCES DE LELLA NFISSA

Grâce à Dieu ! Lella Nfissa ne connut jamais d’autre époux que Moulay Ahmed El Mrakchi, — Allah prolonge ses jours ! — et pourtant elle fut deux fois l’arousa, la vierge éblouissante pour qui se déroulent splendidement les fêtes d’un mariage.

Elle naquit à Meknès dans le palais tout doré où le Chérif El Hossein commençait à mourir, après une nonchalante existence voluptueuse. Cette petite Nfissa, présent inespéré d’Allah à sa vieillesse, devenait son unique héritière, tous ses autres enfants l’ayant, par une fatalité, déjà précédé dans la tombe. Mais alors que Lella Nfissa ouvrait les yeux, Azraél[69] emportait sa mère et Sidi El Hossein, accablé par l’âge, se sentait atteint du mal auquel il devait succomber.

[69] Ange de la mort.

Pourtant il vécut encore neuf années, toujours plus las et misérable dans son corps. Il eut ainsi la joie de voir grandir la fillette, son unique amour.

Lella Nfissa se souvient du vieillard si pâle, soutenu par des coussins, auprès duquel s’est écoulée son enfance. Il la voulait sans cesse avec lui, la caressait, ne s’occupait que de la distraire. Sur ses ordres, les esclaves achetaient les brocarts les plus splendides et les mousselines les plus transparentes pour parer l’enfant.

— Petite précieuse, — disait Sidi El Hossein — tu réjouis mon cœur attristé, ainsi que mes yeux privés de tout autre spectacle… Tu es la source vive désaltérant le voyageur après un long trajet dans le désert… Tu es la datte délicate qui tombe pour lui du palmier… Tu es le repos bienfaisant… l’aurore exquise.