Une vieille esclave proposa :
— Si on faisait pétrir du couscous par les mains d’un mort. A El Ksar, où j’ai vécu jadis, les femmes employaient souvent ce moyen pour ranimer l’amour des maris oublieux…
Mais il fallait sortir pendant la nuit, et les coépouses ne pouvaient s’y risquer. Elles convinrent d’habiller la négresse avec leurs vêtements, et de l’envoyer en leur nom composer le philtre infaillible.
… Messaouda gravit péniblement la colline où s’échelonnent les tombes ; un jeune garçon la suit, portant une lanterne dont la lueur falote et jaunâtre rampe parmi les sépulcres et les herbes sèches ; mais déjà la lune apparaît au-dessus des montagnes, énorme et rouge comme un cuir teint. Elle éclaire le cimetière et le bordj massif, tandis que la ville dort dans l’ombre dense, au fond de la vallée.
— C’est ici qu’on l’a enterré ce matin, — murmure Ahmed en s’arrêtant auprès d’une pierre aussi vétuste que les autres. — Mais, par Allah, ô ma mère, laissons-le dormir en paix ! Qui sait si Azraél[85] n’est pas déjà auprès de lui ?…
[85] Ange de la mort.
— Tais-toi, chien ! — riposte la vieille, — et accomplis ta besogne, si tu veux que je te compte au retour les dix douros promis.
Ahmed est un pauvre diable, il ne possède que les dents qu’il a dans la bouche ; l’attrait du gain l’emporte sur sa frayeur, et il se met à creuser la terre fraîchement remuée, tandis que la négresse murmure les incantations qui conviennent… Bientôt, le cadavre apparaît, enveloppé de son suaire. C’est un homme jeune encore, à barbe brune, dont la face, à demi rongée par un mal, grimace d’un affreux rictus sous la clarté livide de la lune.
Messaouda s’accroupit auprès du trou béant, dispose sa farine et son pétrin, puis, sans frayeur, elle tire le mort de sa fosse, et l’assied sur ses genoux.