La déconvenue d’El Batoul et de Maléka fut extrême. Elles s’étaient disputées les jours précédents pour savoir à qui le mari rendrait d’abord ses faveurs, et, ne parvenant pas à s’entendre, elles avaient décidé de s’en remettre à la volonté d’Allah… Néanmoins, chacune avait rehaussé sa parure de tous les artifices propres à attirer l’attention de Si Driss, et comptait détourner sur elle seule les effets du sortilège. Elles ne pouvaient comprendre qu’un tel philtre restât impuissant… Elles regrettaient aussi les douros partagés entre Ahmed et Messaouda, et se les reprochaient avec une mutuelle aigreur.
— C’est toi, — disait Maléka, qui as conclu ce sot marché.
— O Allah ! le mensonge sort de tes lèvres, car tu leur as toi-même remis ces dix douros.
— Pouvais-je faire autrement que de leur payer le prix que tu avais promis ?
— Tu n’as même pas attendu de savoir si le couscous était bon.
— Je tiens ma parole mieux que toi, fille de peu.
— Tes injures ne m’atteignent pas, mon père était caïd.
— Lui, caïd !… caïd de sauterelles !
Les querelles emplissaient de nouveau la maison, Si Driss, lassé par leurs cris, ne songeait même plus à leur faire la « part de Dieu ». Leur haine contre la favorite s’en accrut, et leurs visages se firent plus blancs à mesure que leurs cœurs devenaient plus noirs… Il fallait se débarrasser d’une rivale qu’on ne pouvait vaincre… Un matin Messaouda, désireuse de réparer son insuccès, dissimula une mixture d’herbes et de cheveux hachés menus dans la harira d’Ammbeur.
— Au bout de quelque temps, — disait-elle, — les cheveux gonfleront dans son cœur et l’étoufferont.