Les coépouses, réconciliées par leur péché, épiaient anxieusement les résultats du maléfice. Et, de fait, Ammbeur dépérissait, minée par une mauvaise fièvre. Elle n’avait plus de goût pour aucune chose, elle ne songeait même plus à se parer et portait des caftans salis et déchirés.
Il y eut des noces dans la famille et elle ne voulut pas s’y rendre !… Le moindre effort lui arrachait des gémissements…
— O Prophète ! O Mouley Idriss !… que je suis lasse !… O mon malheur !… Mes os sont devenus plus mous que le beurre d’été !… O Allah !… O mon destin !
Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, se dilatent étrangement, ses jambes, enflées, ne la portent plus ; sa faiblesse est telle qu’elle ne peut même plus monter aux terrasses et traîne des jours lamentables dans la maison humide et pleine d’ombre.
Si Driss en a l’esprit perdu, il ne voudrait pas la quitter et maudit les voisines qui s’installent chaque jour auprès d’elle et lui interdisent ainsi l’accès de sa chambre. Elles plaignent la malade et lui conseillent mille remèdes inefficaces, puis elles se mettent à babiller comme les hirondelles de murailles à l’heure du moghreb.
Ammbeur ne s’intéresse plus à leurs bavardages et se retourne sur sa couche sans trouver de repos… Le Seigneur l’a-t-il marquée pour mourir parmi ces étrangères ?… Combien Si Driss regrette amèrement de l’avoir amenée à Fez !
— Ah ! — dit-il, — l’air des montagnes est trop fort pour toi, habituée au doux climat de la côte. S’il plaît à Dieu tu guériras au printemps, nous retournerons à Rabat dès que le bled aura séché.
Mais l’hiver se prolonge, interminable et froid ; la pluie tombe nuit et jour, bénie de tous, car elle promet des récoltes heureuses, et Ammbeur songe avec désespoir qu’elle n’atteindra pas la belle saison, trop lente à venir.
Malgré les tendres soins de son époux, elle languit et se meurt, l’âme oppressée d’une sombre angoisse. Ce qu’elle porte à sa bouche a un goût de fiel, et elle rejette toute nourriture en des vomissements.
— Si telle est la volonté d’Allah, laisse-la jeûner quelque temps afin de purifier son corps, — conseilla un « savant », ami de Si Driss.