Ce traitement parut réussir durant les deux premiers jours, les souffrances d’Ammbeur s’apaisèrent, mais sa faiblesse devint telle que l’esprit semblait prêt à quitter son corps.
— Il faut la ranimer avec du thé très fort, — ordonna le « savant ».
Et les tourments recommencèrent à tordre l’infortunée sur sa couche. El Batoul et Maléka la soignent avec un dévouement exagéré ; Si Driss se repent de les avoir méconnues, et Ammbeur ne peut plus se passer d’elles. Nuit et jour, elles sont à son chevet, attentives à prévenir tous ses désirs. Chaque fois que la malade, tourmentée par une soif ardente, réclame à boire, elles préparent elles-mêmes du thé, sans épargner le sucre, et elles y mêlent traîtreusement un peu d’une poudre jaunâtre achetée au souk, que l’on nomme rahj[87], pour activer les effets de la pâte magique.
[87] Arsenic.
— Le thé est amer à mes lèvres, — gémit Ammbeur.
Et Si Driss, qui sait le breuvage doux comme le miel du printemps, voit venir avec épouvante la séparation à laquelle il n’est pas préparé… Cette idée ne peut quitter son esprit, elle est cause de ses larmes abondantes et de ses nuits agitées.
L’état de sa bien-aimée empire de jour en jour ; des sommeils plus pesants que celui du tombeau l’accablent, dont elle sort sans retrouver son entendement. Elle dit des choses qu’Allah seul peut comprendre, et d’autres aussi qui jettent le trouble dans le cœur de son époux. Depuis longtemps, elle n’avait plus prononcé les paroles d’amour et de joie, et ce sont les souvenirs voluptueux de Rabat que le mal réveille en son cerveau. Elle tressaille, elle tend ses bras décharnés, elle appelle Si Driss avec frénésie, elle frémit d’un imaginaire plaisir… puis elle retombe épuisée sur sa couche, et il la voit se débattre dans les tourments d’une lente agonie…
Il est affligé, dément, perdu. Dieu connaît l’état de son âme ! Comment pourra-t-il supporter l’absence de sa belle aux regards affolants, de celle qui fut touchée par lui seul, dont le corps est brûlant et l’haleine plus parfumée que les fleurs du jasmin et de l’oranger ?…
Mais déjà, elle s’éloigne de lui… ses yeux ne reflètent plus aucune chose, ses membres se glacent, son souffle s’éteint… O Seigneur ! elle entre dans Ta Miséricorde !…
El Batoul et Maléka se griffent le visage à coup d’ongles et poussent des cris déchirants qui attirent toutes les esclaves.