Les carrosses attendent au dehors ; le prince Ibrahim donne le signal du départ. Lella Lejiha et la hennena s’approchent de la mariée et la guident à travers les pièces de ce palais qu’elle doit quitter pour toujours. Aussitôt les servantes se mettent à pousser des yous-yous aigus.

La princesse s’avance impassible ; mais soudain, de grosses larmes glissent de ses yeux baissés, et ses jeunes sœurs sanglotent dans un coin, car elles ne peuvent suivre Zobéïda au domicile conjugal, et l’heure de la séparation définitive a sonné… Tandis que les invitées s’enveloppent de leurs haïks un voile d’or est jeté sur la princesse Zobéïda, fantôme éblouissant qui s’en va.

Après un long trajet dans la nuit, nous atteignîmes le palais de Si Abd el Karim, aux environs de la ville. Un escalier de marbre conduisait au premier étage, et des négresses s’échelonnaient sur les marches, portant des torches allumées. Les parentes du marié, foule brillante, saluèrent de yous-yous l’arrivée de la princesse. Dès l’entrée, elle trempe le bout de sa mule d’or dans un bassin plein d’eau, afin que son cœur soit rafraîchi en pénétrant chez l’époux. Puis on la conduit à sa chambre, on la débarrasse du voile et elle est quelques minutes enfermée derrière les rideaux de satin du grand lit. Une nouvelle court tout à coup de bouche en bouche :

— Le marié vient ! le marié vient !

Les femmes se retirent dans une pièce voisine, et je reste seule au salon, avec la mère et les sœurs de Si Abd el Karim qui peuvent être vues par lui sans inconvénient.

Deux sièges ont été placés vis-à-vis l’un de l’autre, on amène la princesse Zobéïda voilée d’une dentelle à lourdes broderies d’or. Le marié s’avance, tout de blanc vêtu, la figure couverte de son capuchon. D’un geste brusque il rejette le burnous, puis s’étant assis en face de son épouse, il la dévoile, et pour la première fois, il connaît son visage…

Suivant les rites, la princesse garde ses yeux baissés et son attitude impassible. Mais elle a pâli sous le fard, et sa respiration haletante, le tremblement de ses genoux, révèlent l’intense émotion dont elle est bouleversée.

Si Abd el Karim se lève, prend la main de sa femme, et la guide vers la chambre nuptiale. Les portes sont refermées sur eux. Des yous-yous retentissent, plus exaspérés et perçants que jamais. Après quelques minutes, l’époux sort précipitamment et disparaît du logis.

Il était temps, la princesse Zobéïda s’évanouit… On la transporte sur le lit, où jusqu’au matin elle doit reposer, tandis que les invitées festoient et se divertissent. Et pendant plus d’une heure, la pauvre petite mariée reste secouée de frissons.

— Comment trouves-tu l’époux ? — me demande la princesse Bederen’nour.