Il n’est pas séant qu’une femme s’intéresse ainsi aux choses extérieures, et Lella Salouh’a ne manque pas de le faire remarquer méchamment au vieux beau-père, Si Mohamed, et à l’époux, Si Salah.
Ce n’est point qu’elle-même dédaigne ces distractions, mais, plus avisée, elle sait ne pas se laisser surprendre en faute.
Elle a fini par découvrir que Lella Zeïna se penchait plus volontiers à la fenêtre aux heures où Si Beji, le fils du voisin, rentre chez lui. La jeune femme fait alors entendre un sifflement très doux, un refrain de chanson, pour l’unique plaisir de voir se tourner vers elle le visage mâle qui la devine, sans l’apercevoir.
Et depuis lors, Lella Salouh’a ne s’est plus précipitée sur sa belle-sœur en l’accablant des pires injures, mais elle a un sourire perfide.
Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les dames Boubakker, mais je vais chez elles de temps à autre, afin de ne point contrister notre ami, le doux Mustapha.
Or, cette fois, je suis accueillie par Lella Salouh’a toute seule, plus grasse et nonchalante que jamais, et la face épanouie.
Dès l’entrée, j’aperçois dans sa chambre un objet insolite : le piano… le vieux piano muet. Et je soupçonne aussitôt un drame.
— Lella Zeïna n’est pas ici ? Serait-elle malade ?
— Non, — répond la belle-sœur d’un air apitoyé sous lequel perce un secret triomphe. Son mari, l’ayant surprise en conversation avec le voisin, l’a fait enfermer au Dar el Joued.
L’envieuse ne dit pas, mais je le devine, qu’elle-même a, sournoisement, amené Si Salah, au moment où la jeune femme poursuivait son innocente idylle. Et tout de suite elle ajoute, incapable de contenir sa joie :