— Tu vois, j’ai le piano. Si Mohamed me l’a donné !

Lella Salouh’a, radieuse, tourmente le sol au son fêlé. Elle est pleinement satisfaite, tranquille, sans remords…

En rentrant chez moi, je dis à Chedlïa :

— Savais-tu que Lella Zeïna Boubakker fût au Dar el Joued ?

— Oui, je l’ai appris par ma sœur Douja qui habite son quartier. Il paraît que ça a été épouvantable pour l’emmener. Elle criait, s’accrochait aux meubles…; son mari l’a portée dans la voiture en lui mettant de force un soufsari sur le visage. Il y a de cela trois semaines.

— Je voudrais aller la voir.

— C’est difficile ! Sais-tu si elle est prisonnière ou en « observation » ?

— Qu’est-ce que cela ?

— Tu ne peux comprendre, ce sont des choses à nous : quand un mari met sa femme au Dar el Joued, le cheikh cadhi prononce une sentence. Si les torts ne sont pas prouvés, elle est à « l’observation », elle a sa chambre à part ; ses parents peuvent la voir et son mari, s’il le désire, couche toutes les nuits avec elle. Mais si elle a fait une faute grave, elle est « prisonnière » dans une pièce commune, n’a le droit de recevoir personne, et son époux ne doit venir qu’une nuit par semaine. Enfin il y a les « écrouées », enfermées directement par le cadhi pour avoir volé, juré, fait du scandale, et qui ne voient même pas leurs maris. Je m’informerai pour Lella Zeïna.

Le lendemain Chedlïa savait tous les détails sur l’internement de la jeune femme.