— Elle est à « l’observation » au Dar el Joued d’Halfaouine ; c’est une chance, car je connais la « moulaye[13] » de la maison, et pourrai t’y faire entrer. C’eût été impossible autrement.

[13] La directrice.

Chedlïa se voile et nous partons.

Cette prison des épouses est située dans une petite rue calme derrière la place. Nous parlementons assez longtemps à travers la porte avant de la voir s’ouvrir. Chedlïa, fertile en ruses, raconte je ne sais quelle histoire pour motiver notre visite…

Un assez grand patio est rempli de femmes. Il y a des bédouines pouilleuses, des « mamoussa » au visage effronté, des citadines en foutas de cotons, d’autres vêtues de soie et parées de bijoux. Une grosse négresse étire de la laine ; quelques mères allaitent leurs bébés : l’une d’elles ne paraît pas plus de quinze ans.

Toutes ces femmes entourent Chedlïa et lui demandent les nouvelles du dehors. Le vieux Si Mohamed ben Salah et son épouse Fatima dirigent la maison, contrôlent la conduite des « observées » dont ils font un rapport, d’après lequel le cadhi rend ensuite son jugement. Ils touchent dix ou quinze sous par jour de chaque mari pour l’entretien des prisonnières.

Chedlïa ayant fait miroiter la promesse d’un bon pourboire, ils s’empressent à me renseigner et à me montrer les chambres. Il y en a sept ou huit. Les lits sont rares ; la majorité des femmes couchent sur des paillasses, des nattes ou des chiffons, suivant la générosité de l’époux.

Une petite pièce est réservée aux maris qui viennent une fois par semaine passer la nuit avec leurs femmes.

— Mais, — dis-je étonnée, — elles consentent à supporter ceux qui les mettent ainsi en prison ?

— En général, — répond la « moulaye » avec un gros rire, — elles en sont heureuses, et espèrent apitoyer leur époux et se faire ramener chez elles. Pourtant quelques-unes se refusent sauvagement. C’est le cas de Lella Zeïna que tu vas voir. Elle a conçu pour Si Salah une haine farouche. Chaque fois qu’il vient, ce sont des scènes. C’est bien fâcheux pour la maison… et pour elle aussi du reste, car nous avons fait notre rapport au cadhi qui ne manquera pas de la faire passer parmi les prisonnières.