Un jour, je reçus une lettre plus joyeuse que de coutume :

« Chère amie,

» Nos maris sont absents pour la semaine, et une idée folle nous est venue, celle d’en profiter pour aller vous voir.

» Depuis que nous avons admis la possibilité de cette escapade, nous en mourons d’envie.

» Voudriez-vous, pour cela, venir demain nous prendre en voiture ? Nos servantes ne nous vendront pas, il s’agit seulement de dépister les voisins. Votre présence s’en chargera, et comme nous habitons au fond de l’impasse, nul ne nous verra monter avec vous. Bien entendu, chère amie, il nous faut prier votre mari de quitter sa demeure pendant toute notre visite, ainsi que vos domestiques mâles. Et il est inutile de vous demander la discrétion la plus absolue, car vous savez toute l’importance que cela pourrait avoir pour nous.

» Nous vous attendons avec impatience, et vous envoyons mille souvenirs affectueux.

» Vos amies,

» Zeïneb et Tejbeha. »

Le programme des deux cousines s’accomplit sans encombre, et je les emmenai dans ma voiture aux rideaux à demi baissés. D’abord, elles s’étaient rejetées, craintives, dans le fond ; mais, à mesure qu’elles s’éloignaient de leur quartier, elles reprenaient de l’assurance jusqu’à risquer des regards par la portière. Qui du reste eût pu les deviner ? Elles portaient leurs fameux costumes tailleurs et leurs toques à aigrettes, enfin utiles ! et des voilettes extrêmement épaisses.

— Ah ! que c’est bon ! que c’est bon ! — soupiraient-elles.

L’arrivée dans ma maison leur fut une déception.

— Mais c’est tout à fait arabe ! bien plus arabe que chez nous.

— C’est même de l’arabe vieux d’un siècle, ce coffret, ces étoffes, ces tapis…

— C’est vrai, nous avons la manie de reconstituer ce que vous vous acharnez à détruire.

— Moi qui espérais voir un joli petit salon moderne !

Elles savaient bien pourtant que j’habite une demeure indigène, le Dar Ben Fridja, célèbre par le luxe de sa décoration, ses faïences, ses lustres, son grand patio vitré.