— Qui vous verra ? et du reste on vous prendra pour des Françaises.
— C’est vrai. Et puis c’est un plaisir que les femmes du peuple prennent bien. Pour une fois, les dames Dali Bach se le payeront, — décida Zeïneb mutine. Et devant le ciel libre, les montagnes lointaines, elles respiraient à longs traits.
— L’air est bon ! bien meilleur que celui de notre patio ; il a un goût d’autrefois !…
Le retour fut triste. Après une journée de liberté, la prison leur semblait plus farouche.
La semaine suivante, je reçus encore une lettre de Zeïneb :
« Chère amie,
» Nous ne nous doutions guère mercredi de ce qui allait arriver : Si Tahar est mort subitement. Surtout ne nous envoyez pas de banales condoléances, vous êtes assez notre amie pour comprendre quelle inespérée délivrance représente cet événement pour ma chère Tejbeha…
» Ne venez pas en ce moment, vous trouveriez une maison en deuil, pleine de parentes, et nous ne pourrions vous recevoir tranquillement. Mais dans une quinzaine, le calme sera rétabli et nous vous attendrons. »
A l’époque fixée, je les trouvai vêtues de noir, mais les yeux plus gais.
— Moi, cela ne me change guère, — me dit Zeïneb, — mais j’en suis très heureuse pour ma cousine. J’avais bien peur qu’elle ne me quittât, et la chérie fait le sacrifice de rester à Tunis.
— Ce n’est point un grand sacrifice, — reprit Tejbeha, — je n’aurais guère de joie à revoir Stamboul sans toi. Maintenant, je suis libre, je n’ai pas de parents pour me surveiller et vais me faire une existence… à la turque. J’ai loué une petite maison toute voisine, car je n’ai plus aucun droit à demeurer ici, et je viendrai tous les jours voir Zeïneb.
Je les laissai à leurs espérances. Elles furent de courte durée. Les pauvres petites libertés que Tejbeha s’accordait, à la turque, firent vite scandale, et Si Ali ne tarda pas à lui interdire tout rapport avec sa femme. Je dus servir d’intermédiaire pour porter les nouvelles de l’une à l’autre. Et puis, je reçus enfin une lettre désolée de Tejbeha :