« Chère amie,
» Je pars, je quitte Tunis où j’ai tant souffert, et j’y laisse ma pauvre Zeïneb… Vous devinez combien cette pensée m’est horrible et tout ce qu’il m’a fallu endurer pour en arriver à cette détermination. Ma vie n’est plus tolérable ici ; il semble que tous se liguent contre moi pour me faire expier mes rares sorties sous le tcharchaf. Et maintenant que son père est mort, Si Ali me poursuit d’une manière odieuse. L’autre jour il s’est insinué dans ma maison ; je ne sais ce qui serait arrivé sans mes servantes… Il m’est impossible de rester seule plus longtemps et je ne prendrais point ici, vous le pensez bien, un autre défenseur légal. Enfin, je ne puis plus voir Zeïneb… J’ai donc écrit à ma famille et mon frère est
venu me chercher. Nous nous embarquons après-demain. Je voudrais tant vous dire adieu ! »
Notre dernière entrevue fut courte. Tejbeha sanglotait.
— Qui m’eût dit que je retournerais à Stamboul en pleurant ! Ma pauvre petite Zeïneb, toute seule dans cet enfer !… Il a fallu que mon frère s’interposât pour que Si Ali me permît de l’embrasser encore une fois… La reverrai-je jamais ?… Je vous la confie… tâchez de la consoler, allez souvent la voir, n’est-ce pas ?…
Huit jours après le départ de Tejbeha, on trouvait Zeïneb pendue à une colonne de son patio.
VIII
LA MARIÉE AU HAMMAM
Ma voisine Manoubiia vient de se marier. J’étais invitée à toutes les fêtes, à commencer par la cérémonie du hammam, où elle est allée se « purifier » avec ses parentes et invitées.
J’ai vu bien des mariages plus brillants que le sien ; je commence à me blaser sur la petite minute émouvante, quand l’époux dévoile et aperçoit pour la première fois sa femme, au seuil de la chambre nuptiale.
J’ai souvent circulé la nuit, dans un carrosse fermé, accompagnant la fiancée chez son mari, au son des yous-yous aigus dont les femmes du cortège déchirent le silence des rues obscures.
J’ai contemplé bien des mariées, hiératiques en leur attitude rituelle, aux visages uniformes et conventionnels sous le fard et le henné.