Justement les voici qui s’avancent à travers le patio, de leur démarche nonchalante et balancée, et le soleil fait un instant luire les ors de leurs parures.
La princesse Bederen’nour, pauvre « Lune éclatante », semble plus olivâtre que jamais dans son costume de soie mauve, au large pantalon bouffant.
Lella Zenouba, malgré ses soucis, est adorable et resplendissante. Ses beaux cheveux, noirs de henné, tombent en boucles sur ses épaules, retenus au front par un rang de perles et une plaque d’or incrustée d’émeraudes ; de grandes boucles d’oreilles anciennes jettent des lueurs vertes le long de son cou, et ses doigts scintillent de bagues aux pierreries énormes. Elle porte un pantalon de satin noir brodé d’or et une gebba de tulle noir pailleté, sous laquelle transparaît, par éclairs, le splendide et lourd boléro d’or des jeunes épouses. Dans un ovale très fin, très pur, elle a les traits d’un dessin parfait : un front étroit et poli, un petit nez droit, une bouche éclatante et bien arquée et de grands yeux noirs, des yeux immenses cernés de kohol, au regard doucement bestial. Une étoile en vérité ! à côté de cette prétentieuse Éliane d’Avricourt, caprice de Si Chédli.
Toutes deux, la princesse Bederen’nour et Lella Zenouba, ont les joues peintes, les lèvres rougies au carmin, les doigts et les cheveux passés au henné, et, barrant le front, d’épais sourcils noirs hardiment tracés. Elles répandent un violent parfum de jasmin. Auprès d’elles, on se croirait dans une serre pleine de fleurs.
Elles ont une distinction de race, une politesse raffinée, et ne savent ni lire ni écrire. Toute leur instruction consiste en quelques sourates du Coran, apprises par cœur, sans les comprendre.
La princesse Bederen’nour semble intelligente, et la petite Lella Zenouba, parfois, a de subtiles reparties. Mais elles n’ont rien vu et ne connaissent rien. Elles ont passé de la maison paternelle à celle de l’époux en toute ignorance du monde environnant. Elles ne savent pas ce qu’est une rue, une place, un jardin, le grand ciel libre.
L’été, elles s’en vont à Rhadès ou à Gamart, en d’autres palais pareillement clos et luxueux. Seuls, la plainte assourdie des vagues et le goût salé de l’air peuvent leur dénoncer l’inconnu sans limites, qu’elles ne se figurent pas.
On les emmène de Tunis la nuit, en des carrosses bien fermés, où elles ont peur, car c’est une impression terrible pour des femmes de se sentir ainsi hors de chez soi. Et elles ne retrouvent leur assurance qu’à l’abri des grands murs farouches et protecteurs.
Elles ne reçoivent aucune visite, à part moi, et n’en font jamais. Les dames arabes ne sauraient sans scandale sortir de chez elles, comme ces femmes du peuple qui courent d’une maison à l’autre pour colporter les nouvelles. Et pourtant elles savent ce qui se passe : intrigues, maladies, chagrins, disputes, dans les grands harems, car leurs servantes les tiennent au courant de toutes choses.
En de rares circonstances, elles traversent la ville, dans leur voiture aux volets de bois soigneusement clos, pour la mort d’un proche parent, l’accouchement d’une sœur, ou, réjouissance suprême, les fêtes d’un mariage. Mais des mois, et parfois des années s’écoulent sans qu’il leur arrive de quitter ainsi la maison conjugale.