Cet été, elles n’iront point comme d’habitude à Rhadès où l’air est plus frais. La mère du caïd Mansour et de Si Chédli étant morte l’an passé, il leur faut, par cette privation, porter son deuil, et aussi renoncer pendant quelques mois encore aux broderies et aux petits ouvrages dont elles occupent généralement les longues journées.
Du reste, leurs époux forment pendant ce temps le projet d’aller à Paris, et de goûter à toutes les délices montmartroises.
La princesse Bederen’nour et Lella Zenouba trouvent très naturel de se morfondre si sévèrement pour la perte d’une belle-mère despotique et méchante, tandis que leurs maris s’amusent. Mais ce qu’elles ne peuvent admettre, malgré l’habitude et la généralité du fait, c’est, à cause de créatures indignes, d’être délaissées, et surtout ruinées !…
Car, il n’y a pas à s’y tromper, malgré les palais de faïence et de marbre, les étoffes brodées d’or, les perles et les diamants, c’est bien la ruine sinistre qui plane au-dessus de la maison du caïd Mansour, et l’ombre de ses ailes angoisse les nobles prisonnières.
La grosse fortune de Si Abd el Latif est déjà fortement entamée, et, chaque jour, Si Mansour et Si Chédli y font de nouvelles brèches. Il y a un an, Si Mansour a vendu au Juif Haïm Boudboul, pour quelques milliers de francs, ses oliveraies de Nabeul, qui en valaient plus de cent mille, afin de payer à sa maîtresse, la danseuse arabe Leïla, un collier dont elle avait envie. Récemment encore, tout à sa nouvelle passion, la petite Rose Printemps, il vient de céder à perte ses cultures d’El Arousa. Et Si Chédli, follement prodigue pour Éliane d’Avricourt, imitant l’exemple de son aîné, vend et hypothèque ses biens avec entrain.
Cela peut durer ainsi huit ou dix ans peut-être, mais ensuite ?
Et voilà les soucis qui creusent si profondément sous le fard les traits de la princesse Bederen’nour et cernent les beaux yeux enfantins de Lella Zenouba.
Mais elles rient devant moi, sachant dissimuler ce qu’il convient, et aussi du plaisir réel de me voir qui rompt l’ennui de leurs longues journées inactives. Quelques servantes curieuses se sont jointes à Mabrouka, et debout, non loin du divan où nous sommes installées, écoutent et prennent part familièrement à la conversation.
Ne vivent-elles pas dans l’intimité de ces dames, initiées à leurs intrigues, à leurs chagrins, toujours prêtes à duper leurs maîtres, à les suivre, à les épier, pour le compte des épouses prisonnières et inquiètes ?
Ne partagent-elles pas avec leurs maîtresses les restes du repas, après que Si Mansour et Si Chédli se sont restaurés ? N’ont-elles pas la clé de leurs plus dangereux secrets, qu’elles ne trahiraient pas devant la mort, liées par cette sorte de franc-maçonnerie qui unit toutes les musulmanes contre les maris ?…