Et enfin le cadavre sera déposé dans une bière provisoire pour traverser la ville, car les femmes sont recluses jusqu’après la mort ; tandis que les hommes s’en vont au cimetière simplement voilés d’un linceul.
Le lendemain, la vieille Latifa partit au milieu d’un imposant cortège mâle. Ses filles et parentes redoublèrent leurs cris, et trois jours encore elles doivent rester dans la douleur, sans cuire les aliments, ni coudre, ni s’occuper d’aucune chose. Puis la vie reprendra son cours normal.
Lorsque le corps franchit la porte, Edïa et Cherifa eurent d’admirables crises nerveuses. Dans le fond du cœur elles étaient fières parce qu’il y avait dix « chanteurs de Coran » derrière le cercueil, et une suite nombreuse de parents et d’amis. Cela seul dénonce la situation de la famille, les musulmans, riches et pauvres, faisant leur dernier trajet dans le même équipage.
Tous les dix pas, et sans que la marche du cortège en fût interrompue, les passants se relayaient pour porter la civière funèbre. Car c’est une action méritoire devant Allah, qu’aider au transport d’un défunt.
La bière était couverte d’un drap d’or et de vieilles broderies aux couleurs gaies. Quelques fleurs s’éparpillaient sur les étoffes. Les chants à plusieurs voix scandaient la marche, attirant les femmes curieuses, qui se penchaient, invisibles, aux moucharabiés, tout le long du parcours.
On atteignit enfin le cimetière un peu hors de la ville.
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La besogne funèbre achevée, une simple pierre sans inscription marqua la tombe, au hasard dans la verdure. Et la vieille Latifa, qui ne savait pas ce que c’était que la campagne, repose sous l’herbe folle criblée de soucis orange, au milieu d’un bois d’eucalyptus et d’aloès aux feuilles bleues et acérées.
Le grand ciel libre, vibrant de lumière, s’étend au-dessus d’elle, et les oiseaux gazouillent alentour du matin au soir, maintenant que ses yeux sont fermés et que ses oreilles n’entendent plus…