— O Miséricordieux !… O Puissant !… O Prophète ! — soupira Fatima jusqu’alors silencieuse. — Quelle ruine !… Si tu avais vu cette maison il y a trente ans ! Les tapis, les coffres et les lustres ! Notre Tejelmouk n’avait rien à désirer, la chérie. Tous ses caprices étaient aussitôt satisfaits. Si Beji aurait été aux Indes pour lui rapporter un collier ou une étoffe, il ne lui refusait quoi que ce soit. Cinquante familles habitaient ce logis dont Lella Tejelmouk était la sultane. Et maintenant il ne lui reste plus que sa vieille Fatima pour la servir ! O Puissant ! O Miséricordieux ! O mon Maître !
Elle ouvrit une porte, et m’engagea d’un signe à sortir, tandis qu’elle restait dans l’ombre de la chambre. Je poussai un cri de surprise : une immense terrasse s’avançait au-dessus de la mer, quelques mouettes s’enfuirent à mon approche, et je restai longtemps à contempler le golfe si bleu aux rives immuables, où le caprice d’un puissant avait élevé ce palais de marbres et de faïences… Œuvre éphémère comme les riches demeures carthaginoises, et les villas romaines qui l’avaient précédée, et dont les assises et les colonnes gisaient encore dans ce sol rouge plein de ruines et de souvenirs…
Fatima, impatiente, m’appela. Nous traversâmes encore cent pièces muettes aux charmantes loggias, donnant sur le jardin ou sur la mer ; cent pièces autrefois animées, où circulaient les esclaves, où se nouaient et se dénouaient les intrigues de harem…
Et je retrouvai enfin dans le salon les maîtres du logis. Si Beji ben Abd er Rahmane, le tout-puissant vizir de Si Sadok bey, le fringant cavalier, le richissime seigneur, et son épouse Lella Tejelmouk l’incomparable !… Un petit vieux tremblant et courbé, une Circassienne fanée dont la beauté défaillante évoquait encore, comme les restes de son palais, les splendeurs enfuies.
— Tu as vu, — me dit Si Beji avec orgueil, — ma maison était superbe et grande, j’ai eu des enfants, des milliers de serviteurs, des jours glorieux… A présent il ne me reste plus qu’elle, — ajouta-t-il en jetant un pauvre vieux regard d’amour à sa femme, — et c’est assez ! Dieu est puissant !
— Mektoub[24] ! — ajouta Lella Tejelmouk.
[24] C’était écrit.
DEUXIÈME PARTIE
MŒURS MAROCAINES
Au Général Lyautey.