Dès qu’il sut l’objet de ma visite, il devint plus aimable et m’assura que Lella Tejelmouk lui avait parlé de notre rencontre et serait enchantée de me revoir. Il me fit traverser encore plusieurs pièces vides, et m’introduisit dans un salon de proportions anormales dont le divan garni de coussins, quelques midas[23] incrustées de nacre et une table boiteuse formaient tout le mobilier. La décoration des murailles et du plafond était d’une richesse extrême et l’on apercevait par les fenêtres un très grand patio à double colonnade, tout inondé de soleil. Le vieillard s’éloigna pour prévenir sa femme.

[23] Petites tables très basses.

Lella Tejelmouk se fit attendre assez longtemps, et je supposai qu’elle retouchait sa toilette. Elle parut enfin, toujours belle. Mais le jour accusait plus cruellement que les bougies les atteintes du temps : les coins las de la bouche, la meurtrissure des tempes, les rides fines sillonnant la peau sous le fard. Et je m’aperçus aussi que ses longs cheveux si dorés ne gardaient leur couleur blonde que grâce à des artifices. Elle était plus simplement vêtue qu’aux noces de Lella Djenina : une fouta de soie blanche à rayures multicolores enserrait ses hanches un peu lourdes, et sa gebba de satin jaune s’ornait toujours de l’unique bijou, le triangle de diamants à franges parfumées, au bout desquelles se balançaient de petits croissants d’or incrustés de roses. Pourtant elle gardait son incomparable séduction, le charme de ses regards si bleus sous les cils très noirs, et la nonchalence gracieuse de tous ses gestes.

Une vieille négresse apporta le café, puis Lella Tejelmouk me proposa de visiter la maison.

Le patio était immense, comme toutes choses de cette demeure où l’on sentait le désir de faire luxueux et grand. Une triple vasque dominait un bassin desséché : les colonnes de marbre s’effritaient. Dans une cage, un oiseau s’égosillait, Lella Tejelmouk lui sourit, et me fit admirer aussi quelques pots d’œillets et un petit oranger dont elle me cueillit les fleurs.

— Tu as un beau jardin, — lui dis-je, — ne t’y promènes-tu pas ?

— Oh ! non. On pourrait me voir, surtout maintenant que les murs sont écroulés en plusieurs endroits.

La chambre de la Circassienne gardait encore ses grands lits de parade à frontons dorés ; il n’y avait guère de meubles : quelques coffres, un sofa…, pas même les armoires à glace chères à toute musulmane. Et pourtant, c’était avec le salon et la cuisine, énorme, pleine de jarres à provisions, les seules pièces du logis attestant la vie humaine. Toutes les autres étaient absolument vides.

— Fatima te montrera les étages, — dit Lella Tejelmouk. — Excuse-moi, j’ai les jambes malades et ne puis monter.

Je suivis la négresse à toison grisonnante à travers les escaliers de marbre, les enfilades de salles nues et désertes où les araignées tissaient tranquillement leurs toiles. Çà et là, un carreau manquait aux murailles, une voûte s’effondrait, la pluie avait dégradé les peintures et les ors des plafonds. Et nous continuions à errer dans ce palais abandonné comme en un conte, soulevant la poussière, réveillant les échos des mille pièces mortes et splendides.