— Le pauvre Si Beji doit avoir l’âme resserrée de vendre ainsi toutes les parures de sa femme, — continua la princesse, — car il en est, dit-on, toujours amoureux. Pour lui plaire, il répudia jadis ses deux autres épouses, Lella Aïcha et Lella Fathma.

— Ont-ils des enfants ?

— Elle en eut deux, une fillette morte vers cinq ans, et un fils, très mauvais sujet, dont on n’a plus de nouvelles depuis longtemps. Dieu est puissant !…

Par une éblouissante journée de printemps, j’allai voir Lella Tejelmouk. Sa demeure n’était pas sur la colline de Sidi Bou Saïd, mais à quelque distance au bord du golfe. Une vieille bédouine m’y conduisit par un sentier bordé d’aloès et de figuiers de Barbarie aux feuilles grasses, dont les ombres bizarres ne suffisaient point à protéger d’un soleil très ardent. Une longue muraille dégradée enserrait un jardin.

— C’est là, — me dit la bédouine, et elle disparut comme une sorcière avant que j’eusse eu le temps de lui donner quelques sous.

J’atteignis une porte monumentale et en heurtai vainement le marteau, et comme elle était entr’ouverte, je me décidai à pénétrer seule.

Une allée de cyprès conduisait au palais. A droite et à gauche, une folle végétation avait envahi les parterres, dont on devinait encore la forme régulière. Çà et là, des vases de marbre brisés, des mosaïques entourant un bassin, apparaissaient au milieu des lianes, des géraniums grimpants et des fleurs sauvages.

Quelques grands palmiers, des eucalyptus, des poivriers pleureurs au feuillage délicat, des orangers et des grenadiers, marquaient les anciens bosquets. Ce fouillis de verdure était mélancolique et charmant sous le soleil.

Le palais surgit au bout de l’allée, très mystérieux avec ses moucharabiés ventrus et ses loggias à l’italienne. Depuis des années qu’on ne le badigeonnait plus à la chaux, il avait pris une couleur dorée comme celle des vieilles cathédrales espagnoles. Des lignes géométriques et des guirlandes couraient sur le marbre autour des fenêtres et de la porte.

Et je recommençai à heurter, à coups retentissants mais inutiles. Comme celle du jardin, cette porte n’était pas fermée. A bout de patience j’entrai dans un grand vestibule désert, puis j’enfilai au hasard plusieurs pièces également vides et revêtues de faïence. Le logis semblait abandonné, aucun bruit, aucun meuble ne trahissait la vie humaine. J’appelai, et ma voix se répercuta sonore à travers les salles. Au bout de quelques minutes apparut un très vieux petit bonhomme tout courbé, vêtu d’une gebba blanche assez usée. Mais à un certain air de dignité, à son accueil un peu hautain, je reconnus le maître du logis, Si Beji ben Abd er Rahmane.