Je retournai souvent chez Lella Kenza. Elle s’était prise pour moi d’une vive affection, et m’eût voulue sans cesse auprès d’elle. Je rompais l’uniformité de sa vie en lui apportant quelques échos de ce monde extérieur qu’elle ne devait jamais connaître.

Le Chérif était un homme encore jeune, au visage accueillant et sympathique. Il semblait adorer sa femme, et insistait toujours pour que je vinsse la voir et la distraire. Mon départ fut un vrai chagrin pour Lella Kenza ; elle me fit mille recommandations, comme si je dusse aller au bout du monde. Je l’assurai que le voyage de Meknès à Fez ne m’effrayait nullement, et que je ne tarderais pas à revenir.

Je la revis en effet à la fin de l’automne. Elle me parut moins jolie et moins souple sous l’ampleur des caftans ; ses traits tirés, ses yeux trop noirs, révélaient une grande fatigue. Mais elle était fort joyeuse et ne tarda pas à m’annoncer la bonne nouvelle :

— Enfin ! — me dit-elle, — je suis enceinte de ce printemps, juste à l’époque de ton départ. Mouley Abbas est bien heureux. Il ne va plus du tout chez Marzaka, maintenant que le Seigneur lui a montré que je puis avoir des enfants.

L’esclave traversait le patio, suivie de ses trois petits ; le dernier né trottinait en trébuchant. Il avait une tête ronde et crépue et un teint à peine plus clair que celui de la négresse. Les aînés ressemblaient davantage à leur père, bien qu’ils fussent aussi fort noirs.

Marzaka vint s’accroupir avec nous, à une distance respectueuse de Lella Kenza ; elle se faisait très humble et sa maîtresse lui témoignait une hautaine bienveillance depuis que son triomphe était assuré. Les négrillons s’ébattaient, comiques et mal élevés, poussant des cris aigus, dérangeant les coussins, se roulant sur les tapis comme de jeunes animaux. De temps à autre, Lella Kenza leur donnait une amicale petite claque. Même, elle prit le plus jeune sur ses genoux et le fit danser en chantant :

— Ah, Mouley Saïd !

Tu auras bientôt un frère, s’il plaît à Dieu !

Et son visage sera blanc, comme le haïk d’une femme riche.

En te voyant auprès de lui,