Lella Kenza se mit à rire, toute consolée :
— Oh ! ta tête est pleine !… Ils sont noirs et laids comme elle, les fils de Marzaka. Si j’en avais un, Mouley Abbas le préférerait à eux… Et ce jour-là, il n’irait plus chez la négresse, il me l’a promis.
— Tu vois bien qu’il ne l’aime pas.
— Sans doute, mais chaque fois qu’il entre dans sa chambre, mon cœur me fait mal et je pleure… Ensuite, elle se pavane devant moi avec les bijoux qu’il lui donne.
Lella Kenza portait des émeraudes, des rubis et des perles pour plusieurs milliers de douros, et j’avais remarqué les bracelets d’argent et les colliers de simple verroterie dont l’esclave ornait sa peau noire.
— Par Allah ! — m’exclamai-je, — ses bijoux ne sauraient être comparés aux tiens !
— Et que m’importe ? — répliqua-t-elle, — tout ce qu’il lui offre m’est cuisant.
Elle m’emmena prendre le thé dans l’arsa, où les esclaves avaient étendu des tapis sous les arbres en fleurs. Les bananiers, les bambous et les hautes herbes formaient un fouillis sauvage, au-dessus duquel le palmier, que j’avais aperçu de la rue, balançait sa tête flexible. Un invisible ruisseau gazouillait au milieu des joncs ; des centaines d’oiseaux pépiaient dans les orangers, et des cigognes passaient, les pattes jointes, les ailes largement étendues, le bec pointant à l’avant, d’un vol japonais noir et blanc sur le bleu du ciel… On eût pu se croire très loin de la ville, dont on ne soupçonnait aucune muraille ni aucune demeure.
L’air était doux, les pétales tombaient sur nous en pluie silencieuse et parfumée, les branches s’inclinaient, trop lourdement fécondes ; parfois, une orange mûre roulait sur le sol. Lella Kenza, accroupie devant les plateaux d’argent, préparait le thé avec des gestes harmonieux ; des rayons de soleil faisaient luire les pierreries de sa coiffure et les ramages dorés de son caftan ; les esclaves noires s’agitaient autour de nous. Quelques-unes d’entre elles, un peu à l’écart, chantaient d’étranges mélopées en s’accompagnant du gumbri.
Certes, Mouley Abbas ne devait pas être bien pressé d’aller au paradis !…