D’où vient cette peuplade ? Quelle est son origine ? A quelle grande race du Soudan pouvons-nous la rattacher. Je reconnaîtrai franchement qu’à ce sujet, je n’ai pas une opinion encore bien arrêtée. Je me contenterai de rapporter ici les versions diverses que j’ai recueillies à leur sujet. Je ne crois point qu’il faille les rattacher à la famille des Kroumens de la côte de Guinée, bien que leur costume, leur aspect extérieur et leurs mœurs permettent de les confondre avec ces derniers. Ils en diffèrent profondément par des caractères anthropologiques qui ne peuvent laisser aucun doute et sur lesquels nous aurons occasion de revenir plus loin. De même, j’estime que rien ne nous permet et de les rattacher à la grande famille des Sarracolés ou Soninkés. Certaines cartes portent, en effet, comme celle de Vallière, que toute cette région est habitée par des Soninkés. Cela provient, à n’en pas douter, d’une erreur facile à expliquer. L’opinion dont m’a fait souvent part mon excellent ami, le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, me semble des plus plausibles et je crois devoir la mentionner ici. D’après lui, cette erreur proviendrait de ce que, à Bady et dans tout le Tenda-Touré, on se sert souvent de l’expression « nous autres, Soninkés ». Ce qui ne veut pas dire du tout qu’ils appartiennent à la race Sarracolée, mais bien : « hommes restés buveurs, » comme le dit Hecquart et non « hommes restés païens, » comme le disent d’autres auteurs.
Pour moi, j’opinerais volontiers pour les rattacher à la famille des Malinkés. Mais alors, nous aurions affaire à des Malinkés dégénérés ou plutôt à des Malinkés restés absolument à l’état sauvage. Selon toutes probabilités, les Bassarés, les Coniaguiés et d’autres familles établies dans le Haut N’ghabou ont eu leur berceau sur les bords du Niger, qu’ils ont abandonné avec la grande émigration de Koli-Tengrela vers le XIVe siècle. Cette émigration s’est répandue dans toute la vallée du Haut-Sénégal, et un groupe principal est descendu dans le Fouta-Diallon. On peut supposer que quelques familles, fuyant devant les agressions incessantes des Peulhs, se sont réfugiées dans les forêts de la rive gauche de la Gambie. Traquées ensuite comme des animaux, aux prises avec la faim et les bêtes féroces, elles ont dû mener là une existence des plus misérables. Les Coniaguiés et les Bassarés pourraient être regardés comme les derniers descendants de ces familles errantes.
Mais c’est là, bien entendu, une simple supposition : certains caractères que nous avons pu constater chez ces peuplades et surtout une grande parenté de langage nous permet de la regarder comme vraisemblable. Du reste, les griots que nous avons interrogés à ce sujet, les chefs que nous avons questionnés et, parmi eux, notre ami Abdoul-Séga, l’intelligent chef de Koussan-Almamy (Bondou), ne mettent pas en doute l’origine Mandingue de ces peuplades. Leur opinion ne diffère guère de la nôtre que sur l’époque à laquelle aurait eu lieu cette migration. D’après eux, elle serait de beaucoup antérieure à celle de Koli-Tengrela. Nous ne croyons cependant pas qu’il en soit ainsi ; car nous n’avons trouvé nulle part trace de leur passage avant cette époque. S’il en était ainsi, il faudrait admettre, ce qui serait beaucoup plus vraisemblable, que les Coniaguiés et les Bassarés sont absolument originaires du bassin de la Haute-Gambie. Ce que nous ne saurions admettre, étant donné surtout ce que nous savons des migrations de la race Mandingue.
Une autre version, aussi vraisemblable que la précédente sur l’origine des Coniaguiés et des Bassarés, est la suivante. D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ce ne seraient que des captifs qui auraient fui en masse le Fouta-Diallon, et auraient cherché là, sur ces plateaux difficilement accessibles, un refuge contre les Peulhs, leurs anciens maîtres. Le Bondou était autrefois, avant sa colonisation par Malick-Sy et ses Toucouleurs, habité par de nombreuses populations Malinkées, absolument sauvages, dont les Badiars, les Oualiabés, etc., etc., étaient les principales. Maka-Guiba, un des successeurs de Malick-Sy, voulant reconquérir le pays et rétablir l’autorité de ses ancêtres, fut puissamment aidé dans ses campagnes par les bandes de ses cousins alors almamys du Fouta-Djallon. Ceux-ci envoyèrent pour le secourir une armée de plus de 20,000 hommes, lesquels, la guerre terminée, rentrèrent dans leur pays, chargés de butin et emmenant en captivité la plus grande partie de ces peuplades Malinkées dont, aujourd’hui, nous ne retrouvons plus de traces dans le Bondou. Ceci étant admis, d’une façon générale, ne pourrait-on pas en conclure que ces captifs s’enfuirent un beau jour et vinrent se réfugier dans les forêts de la Haute-Gambie, dans le N’ghabou ? Les Coniaguiés et les Bassarés seraient donc les descendants des Badiars, Oualiabés, etc., etc., qui peuplaient autrefois le Bondou. Ce qui permettrait d’accepter cette manière de voir, c’est que, dans les pays voisins, quand on demande des renseignements sur leur origine, on ne peut obtenir que ceci, c’est que ce sont d’anciens captifs du Fouta-Djallon. Quoiqu’il en soit, nous pouvons aisément, d’après tout cela, admettre que ce sont des peuplades d’origine Mandingue. Toutefois, nous tenons à faire, à ce sujet, toutes réserves. La question reste pendante et tout ce que nous venons d’en dire n’est que suppositions. Une étude ethnographique plus complète que la nôtre pourrait seule résoudre cet intéressant problème scientifique.
Les villages Coniaguiés sont, en général, beaucoup plus propres et mieux entretenus que la plupart des villages des autres pays Soudaniens que nous avons visités. Ils présentent aussi un tout autre aspect. La forme des cases diffère complètement de celles que nous avons vues jusqu’à ce jour. Elles sont rondes et construites en bambous tressés. Leurs dimensions sont des plus petites, environ deux mètres à deux mètres cinquante centimètres de diamètre sur deux mètres cinquante centimètres à trois mètres de hauteur. La porte s’élève jusqu’au toit, et, de chaque côté d’elle, se dressent jusqu’au dessus du toit les deux bambous qui lui servent de montants. Le toit est petit, plus élevé que celui des cases des autres Noirs, et son bord dépasse de fort peu le corps de la case. Ce qui leur donne absolument l’aspect d’une ruche d’abeilles. Le sommet du chapeau est souvent terminé par un ornement en bambou. Il est formé par un morceau de bois vertical qui sert de support, sur lequel est fixé un autre morceau de bois en forme de croissant dont la partie convexe regarde le ciel et supporte des morceaux de bambous d’environ quinze centimètres de longueur.
La case est immédiatement construite sur le sol qui a été bien battu au préalable. Pendant la nuit la porte est fermée à l’aide d’une natte grossièrement faite à l’aide de chaumes de Graminées ou de tiges de Cypéracées, nattes qui sont connues dans tout le Soudan sous le nom de Sécos. Au milieu de la case se trouve une petite dépression de terrain de 0m40 environ de diamètre et qui tient lieu de foyer. Quant au mobilier, il est des plus primitifs : une natte ou de la paille sur laquelle couche le propriétaire et voilà tout.
En général, une case n’est habitée que par un seul individu, homme ou femme. Les enfants, jusqu’à ce qu’ils soient nubiles, habitent généralement, de préférence, avec la mère. Contrairement à ce qui se passe chez les autres peuples du Soudan, les femmes, chez les Coniaguiés et les Bassarés, ne travaillent pas à la construction des habitations. Ce soin incombe uniquement aux hommes. C’est, du reste, un travail peu fatiguant et l’édification de ces demeures primitives demande peu de temps. Huit ou dix pieux en bois sont disposés en cercle et solidement fichés en terre. Sur ces pieux sont attachés à l’aide de lianes ou de cordes de bambous, la grande natte de bambous qui formera les parois de l’habitation. Au-dessus, se place le toit, également en bambou ou en chaume et muni de son ornement particulier. Un ou deux jours au plus sont amplement suffisants pour cette besogne.
Les cases du chef du pays, à Yffané, sont placées au centre d’un quadrilatère dont les côtés sont formés par des rangées de cases semblables à celles que nous venons de décrire. L’ouverture en est dirigée toujours dans le même sens et regarde les derrières de la case voisine. Ces cases sont peu espacées les unes des autres, environ un mètre au plus. Elles sont habitées par les jeunes gens non mariés du village, qui forment, pour ainsi dire, la garde particulière du chef. Ils y habitent seuls et sont toujours armés. Rarement, ils s’éloignent tous du village, et dans les expéditions, ils escortent le chef.
Le Coniaguié est un noir de haute stature. Les hommes de petite taille sont relativement rares. La moyenne est d’environ un mètre soixante-douze centimètres. La coloration de leur peau est un peu moins foncée que celle de la peau du Ouolof et rappelle plutôt celle du Malinké. Les membres inférieurs sont généralement longs relativement aux membres supérieurs. Les cuisses sont assez fortes mais les mollets sont grêles. Les membres supérieurs grêles, en général, sont d’une longueur démesurée et leur mensuration, prise de l’articulation scapulo-humérale à l’extrémité du médius, permet de constater qu’ils atteignent aisément le bord supérieur de la rotule. Les cheveux sont crépus. La face revêt à un degré moins prononcé le caractère simiesque de celle du Malinké. Le nez est moins épaté, les lèvres moins lippues et l’angle facial est plus ouvert. Le prognathisme est moins prononcé. Les pectoraux sont bien développés, et les organes des sens, la vue et l’ouïe, sont excessivement subtils. Cela tient évidemment au genre de vie qu’ils mènent et à la vie de plein air à laquelle ils sont condamnés dès leur enfance.
La femme diffère peu des négresses des autres races soudaniennes. Toutefois elle nous a semblé plus forte et mieux musclée. Sa face est également moins repoussante et ses membres inférieurs mieux développés. Sa taille est à peu près la même.