Nous ne croyons point que les Coniaguiés soient anthropophages ; mais, par contre, ils feraient, paraît-il, en certaines circonstances, des sacrifices humains. Nous en reparlerons plus loin. Nous ne nous sommes pas aperçu de ces pratiques pendant notre voyage. Nous tenons ce renseignement des habitants du Damentan et nous ne le relatons ici que sous toutes réserves.

Les parents élèvent leurs enfants absolument comme le pratiquent les autres peuples noirs du Soudan. Ils ne s’en occupent guère que pendant leur bas-âge et dès que l’enfant peut manger seul, on le laisse se « débrouiller » de lui-même. Il mange à la calebasse commune.

De même, les enfants ne s’occupent guère de leurs parents, sauf cependant quand ils sont vieux ou impotents et qu’ils ne peuvent plus travailler. La mère y est bien plus respectée que le père, et cela résulte évidemment de leurs habitudes de polygamie.

La femme y est traitée absolument comme dans la majeure partie des peuples africains. C’est à elle que sont dévolus les plus pénibles travaux. J’ai cru cependant remarquer que, surtout en ce qui concerne les travaux des champs, les hommes s’y adonnaient plus volontiers que les autres noirs du Soudan. De plus, dans les affaires publiques, les femmes de chefs jouent un certain rôle sur lequel nous reviendrons plus loin. Bien que le mari soit le maître absolu de ses femmes, il est rare cependant qu’il les vende. Il agit de même pour ses enfants. Comme cela se pratique chez la plupart des peuples du Soudan occidental et du Sénégal, la mère porte son enfant sur le dos. Il est à cheval au niveau du sacrum, repose sur les hanches de celle qui en a charge et est maintenu en place par un morceau d’étoffe à quatre chefs. La partie pleine de cette écharpe est passée sous le derrière de l’enfant, et, des quatre liens, les deux supérieurs viennent s’attacher au-dessus des seins et les deux inférieurs à la taille de la mère.

La guerre est surtout une guerre d’embuscade, et, ce qui semblerait le prouver, c’est que les villages ne sont nullement fortifiés.

Comme armes, ils ne se servent presque uniquement que de longs fusils à pierre, à un coup, qu’ils se procurent à Yabouteguenda et à Mac-Carthy. De bonne heure, les enfants s’exercent à les manier. Il n’y a pas pour ainsi dire de caste guerrière spéciale. Tout homme valide est armé et part en campagne quand il le faut. La poudre dont ils se servent leur est portée par les marchands ambulants ou bien ils vont l’acheter à Yabouteguenda ou à Mac-Carthy, ou encore ils la fabriquent eux-mêmes, à l’aide de salpêtre qu’ils recueillent dans les endroits humides et de soufre qui leur est apporté par les dioulas. Le charbon provient surtout des bambous. — Le mélange se fait en prenant à peu près neuf parties de salpêtre, deux parties de charbon et deux parties de soufre. Le tout est pilé très fin dans un mortier et à l’aide d’un pilon ad hoc. Cette poudre est ensuite tamisée et mise en grains. Elle est d’une qualité absolument inférieure. Aussi préfèrent-ils celle qui leur vient des magasins européens de Gambie.

Les morts sont inhumés au milieu de cérémonies funèbres des plus simples. Elles se bornent à quelques coups de fusil tirés en l’honneur du mort. Chaque décès est l’occasion, dans la famille du défunt, de grandes réjouissances auxquelles sont conviés les amis. Après l’inhumation, tous se réunissent autour de grandes calebasses de couscouss qui sont avidement et gloutonnement dévorées. Point n’est besoin de dire que, si l’on est assez heureux pour posséder quelques bouteilles de gin, elles sont absorbées dans la soirée et la fête ne cesse que lorsque tous les assistants sont absolument ivres-morts.

De ce que nous venons de dire, il est facile de conclure que la religion de ces peuples primitifs doit être des plus grossières. Bien que nous n’ayons rien pu apprendre d’absolument positif à ce sujet, nous avons pu cependant nous procurer quelques renseignements qui suffiront pour faire connaître en partie les pratiques religieuses bizarres auxquelles ils s’adonnent. Ils ont tous une grande frayeur des sorciers et c’est à eux qu’ils attribuent généralement la mort de leurs proches. Sauf le cas de mort par la guerre, jamais un indigène ne croira qu’on peut mourir de maladie. La nuit, ils se renferment dans leurs huttes, plutôt pour se dérober aux regards des sorciers que pour échapper aux coups de leurs ennemis. Jamais ils ne se mettront en chasse sans avoir au préalable consulté les entrailles d’un animal vivant, d’un poulet de préférence, afin d’être bien certains qu’ils ne seront pas exposés à rencontrer des sorciers et qu’ils pourront échapper à leurs maléfices. De même quand un étranger arrive dans le pays, le chef du village frontière par lequel il est obligé de passer, pratique le sacrifice d’un ou plusieurs poulets et en consulte les entrailles pour savoir quelles sont les intentions du voyageur en venant au Coniaguié, et si sa présence est ou n’est pas un danger pour le pays. Si la réponse est favorable et s’il est bien prouvé que l’on n’est pas animé de mauvaises pensées, on vous laisse entrer. Dans le cas contraire, il faut s’attendre à être impitoyablement chassé. Il faut dire aussi que quelques présents faits à point au chef rendent l’oracle favorable. C’est ce que nous avons été obligé de faire en arrivant à Ouraké, qui est le village frontière sur la route de Damentan.

D’après les renseignements que j’ai pu recueillir, ces peuplades n’auraient aucune notion d’un dieu quel qu’il soit. Il faut dire que ce sont des Musulmans qui m’ont appris tout ce que je sais à ce sujet, et chacun sait qu’ils traitent d’idolâtres tous ceux qui n’ont pas leur croyance. Toutefois il semblerait certain qu’ils ont un culte tout particulier pour une sorte d’idole en bois, monstrueuse, qui serait, d’après eux, la divinité protectrice du pays. Cette idole se trouverait dans une forêt qui couvre la plus grande partie de la vallée où s’élève le village de Nouma. C’est le premier village que les Coniaguiés construisirent en arrivant dans le pays. Lorsqu’ils redoutent quelque danger pour le pays (la guerre, le feu où les épidémies), ils se rendent, paraît-il, en grande pompe dans la forêt, ils y immolent trois jeunes filles de la famille régnante et arrosent avec leur sang les pieds de leur épouvantable idole. C’est ainsi qu’en 1891, attaqués par les bandes du chef de N’Dama, Tierno-Birahima, un des lieutenants de l’almamy du Fouta-Djallon, ils sacrifièrent trois jeunes filles de la famille du Tounkané, le chef actuel du pays, pour se rendre la divinité favorable et pour détourner de leur patrie les dangers dont elle était menacée. Je me suis laissé dire que si ce sacrifice n’était pas fait, aucun des guerriers n’entrerait avec confiance en campagne. Le triste sort qui menace ainsi les jeunes filles de la famille royale ne les effraie nullement. Elles courent avec joie et fierté au lieu du sacrifice et c’est un honneur pour les familles que de compter ainsi des martyrs qui ont donné leur sang pour sauver la nation entière. Afin que certains esprits bienveillants ne m’accusent pas d’exagération, je tiens à le répéter une fois de plus, je n’ai pu constater la véracité et l’exactitude des faits que je viens de relater plus haut. Je ne les connais que par ce qui m’en a été dit par les chefs des villages voisins du Coniaguié, et je reproduis ici sous toutes réserves le résumé de leurs récits, tout en tenant compte de l’exagération et de l’esprit d’invention qui sont propres aux noirs. — Il n’y a pour ainsi dire pas de prêtres de cette sauvage religion ; ce sont les chefs qui en tiennent lieu et qui sont les sacrificateurs tout désignés. Comme nous l’avons dit plus haut, ce n’est que dans les circonstances d’une gravité exceptionnelle que l’on immole des victimes humaines. Dans la vie courante, on se contente de sacrifier des animaux vivants : bœufs, moutons, chèvres, poulets, et de préférence ces derniers.

La famille y est constituée comme elle l’est chez les peuples de race Mandingue. L’enfant appartient à son père, qui peut en disposer comme bon lui semble. La parenté suit la ligne masculine et collatérale et les héritages se transmettent de même, aussi bien dans la vie politique que dans la famille.